DÉCÈS À N.Y. DU LÉGENDAIRE SAXOPHONISTE, CHEF D’ORCHESTRE ET COMPOSITEUR HAÏTIEN, LE DR ANTOINE CHARLES DESSALINES À LÂGE DE 87 ANS.

ANTOINE CHARLES DESSALINES MUSICIEN

(25 Janvier 1932 – 26 MAI 2019)

Requiescat in pace! Charles.

Né à la Petite-Rivière de l’Artibonite, Dr Charles Dessalines a évolué au sein des orchestres suivants : Citadelle, Atomic, Jazz Cabral sans oublier le groupe de Riviera Hôtel. Il avait son propre show au Casino international dans les années cinquante. Il est le premier musicien haïtien à produire un album de musique instrumentale. Vivant aux États-Unis depuis 1961, il a obtenu son doctorat en musique de Juilliard School of Music, l’un des plus prestigieux conservatoires du monde. Aujourd’hui, il est considéré comme « patrimoine vivant », un citoyen rare et exceptionnel, un type d’homme que le pays ne produit plus. La vie de Charles ressemble à un « récit épique », par la façon dont il a découvert la musique, sa percée sur la scène nationale et internationale. Il n’a jamais oublié ses origines et son passé. Voilà pourquoi, il se souvient des dates et des détails qui ont marqué son existence. Au confin du chemin, il ouvre le livre de sa vie à la jeunesse haïtienne.

Naissance et origines

Dr Chales Dessalines est né à la Petite-Rivière de l’Artibonite, le mardi 25 janvier 1932 à dix heures du soir. Cordonnier, son père Oraciüs Dessalines était devenu sous François Duvalier, le commandant des Volontaires de la sécurité nationale (VSN) de la ville où son fils a vu le jour, mais lui-même est originaire de Mont Cahos à Doco, près de la frontière. Commerçante, sa mère, Rose-Anna Lexanius est originaire de la Petite-Rivière. Dans certaine région du pays, la coutume veut que le nouveau-né soit présenté aux forces occultes soit au carrefour ou à la forêt. Ainsi, quelques heures seulement après sa naissance, le père de Charles l’abandonna au cimetière durant trois heures. Au retour, il trouva que deux agneaux embrassaient le front de l’enfant. Oraciüs retourna à la maison attendant pendant quatre heures les consignes de son père, avant d’aller chercher l’enfant.

Le grand-père de Charles était un devin, surnommé Lapluie-dimanche. Il avait le pouvoir de prédire l’arrivée des visiteurs. Ainsi, comme Antoine Lan Gomier, le voyant légendaire de Jérémie, il avait pris l’habitude de faire préparer à manger, envoyer ses serviteurs et des mules à la rencontre de ses clients. Le plus souvent on appelait ses grands mystiques Nèg-guinin, ils avaient des cheveux nattés et portaient une seule boucle d’oreilles.

Autrefois, à Port-au-Prince, si vous étiez malade, ces guérisseurs vous abordaient dans la rue et proposaient de vous guérir gratuitement. Sur leur quartier, ils se présentaient sans être appelés au chevet des malades. Je parle de l’époque avant la découverte des vaccins, que l’alcool était l’unique médicament disponible à coté des tisanes, des infusions et les lavements quand tuberculose, petite vérole, diabète, asthme, typhoïde, tétanos, syphilis et d’autres graves maladies ravageaient la population. Certains des Nèg-guinin disparaissaient, comme le vent au moment de la mort. On croit qu’ils sont retournés en Afrique. Le grand-père de Charles, lui est mort un Dimanche, un jour de pluie.

Charles Dessalines se situe sur la huitième génération de la lignée de Jean-Jacques Dessalines. Enfant, il visitait souvent la maison du Père de la patrie à Marchand. Zacary Delva, à l’époque, commandant des Volontaires de la sécurité nationale sous François Duvalier avait fait restaurant la maison dont la toiture d’ardoises était ouverte. On rapporte que l’Empereur avait donné l’ordre de ne jamais ouvrir la maison. Mais, en l’absence de son mari, la curiosité de Claire Heureuse la poussa à y jeter un coup d’œil. Elle a vu l’empereur se tenir dedans tandis que le général était à Port-au-Prince. Ce sacrilège, croit-on, a conduit à l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines parce qu’il était devenu vulnérable.

La famille de Charles venait souvent à Port-au-Prince pour faire chanter des messes pour l’empereur, tombé au Pond-rouge. Le descendant rapporte que Défilée était accompagnée de Jérôme, un autre fou quand elle ramassa les restes de l’Empereur pour les inhumer au cimetière intérieur, là où se trouve aujourd’hui l’Église et la Place Sainte Anne. Il ajoute que Défilée était l’ancienne amante de Dessalines. Selon l’historien Jean Fouchard, père de Clodinette Fouchard, reine de beauté mondiale du café, Défilée a reçu ce sobriquet parce qu’elle avait le privilège de donner l’ordre d’initier la marche à la troupe de l’Empereur à l’aide d’un long bâton en disant : « défilez ». L’historien ajoute que la chanson « Jaco avé plume dorée », l’une des plus belles de la musique haïtienne, si bien interprété par Pierre Blain, récemment décédé, est une composition de Défilée pour son amant. « Jaco » dérive de « Jacques ».*

Charles atteste que Défilée a perdu la tête quand un jour en préparant à manger, on lui apporta la nouvelle que son fils ainsi que quatre neveux et nièces furent tués par Rochambeau, qui accordait un répit aux noirs, ruse pour les faire sortir de leur cachette. Ce jour là, plus de soixante-dix personnes furent massacrées, lors d’une fête aux Cahos. En outre, pour faire taire les rumeurs sur la couleur du père de la patrie, Charles nous dit que Dessalines était ni noir ni mulâtre. Il était plutôt roux, avec des cheveux pareils et des tâches de la sorte. La chanson de Défilée abonde en ce sens : « Jaco avé plume dorée ».

Éducation

A sept ans, Charles Dessalines s’est inscrit chez les Sœurs de l’instruction chrétienne de sa ville natale. A dix ans, il fut admis à l’Ecole normale Henry Christophe, logée dans le Palais Trois-cent-soixante-cinq-portes, situé à quatre cents mètres de la Crête-à-Pierrot. A onze ans, il fut envoyé à Saint Marc, pour suivre des cours à l’Institution Georges Angus. L’établissement fut construit grâce aux dons d’un pasteur protestant jamaïcain de passage dans la ville.

Il entama ses études secondaires au lycée Sténio Vincent de St Marc. Une année après, il fut admis au Collège Saint Martial à Port-au-Prince dans le but de devenir prêtre. Au Petit Séminaire, il jouait la basse à vent et chantait dans la chorale. Il avait comme professeurs de musique, les pères Smith et Schimide. Un jour, Charles devrait choisir entre la chaire et la scène, il a choisi le saxophone alto.

Débuts en musique

« Quand j’avais quinze ans, j’ai fabriqué une flûte de roseau, parcourant la ville en exécutant le répertoire de la fanfare de la Petite-Rivière. Un soir, vers dix heures, passant devant le presbytère de l’église St Jérôme, mon instrument à la bouche, j’attirais l’attention du Père Joseph Augustin lequel me fit chercher le lendemain par mon cousin Lélio Hyppolite. Le curé brisa la flûte me remettant 25Gdes en compensations. De plus, il m’octroya une bourse pour apprendre le solfège et la contrebasse à vent avec Emmanuel Jumelle, professeur à l’École industrielle. Un peu plus tard, j’ai appris à jouer le saxophone alto en quinze jours seulement sous la supervision de Morris Vernet ».

Pourtant, la musique n’était pas la bienvenue sous le toit familial. Un soir, tandis que Charles jouait à la contrebasse, le bruit réveilla sa mère. Celle-ci sautait du lit, saisissait l’instrument pour le briser. Emmanuel Jumelle a dû intervenir pour faire comprendre à la rageuse que l’instrument coûte une fortune.

Charles et ses amis avaient fondé un groupe musical appelé l’Orchestre la Crête-à-Pierrot. À côté de cet ensemble, il jouait avec d’autres musiciens qui le payaient généreusement. Jaloux de son succès, ses amis de l’Orchestre la Crête-à-Pierrot lui ont repris le saxophone avant de le chasser avec fracas. Témoin de son malheur, la mère de Charles a vendu un porc pour 350 Gdes afin de lui procurer un nouvel instrument. Rentré à la capitale pour faire des emplettes, ses amis Frédel et Siméon Maurisseau lui ont appris que Olman Alcindor allait laisser l’Orchestre Atomic pour le Jazz Citadelle. Le transfuge lui venda le saxophone alto pour se consacrer au ténor. Il a versé 350 Gdes et devait 100 Gdes sur l’instrument. Alcindor lui annonça aussi que l’Orchestre Citadelle était à la recherche d’un troisième saxophoniste. C’est ainsi que Charles obtenait son premier contrat à la capitale, en intégrant l’Orchestre Citadelle. Il se souvient encore du nom de quelques membres de cette formation : Daniel Mayala, le père de Daniel Mayala du Skah-Shah, batterie; Lenos Lahens, chant ; Victor Flambert, percussion ; Hercule Rousseau, tambour, directeur.

« Après mon insertion à l’Orchestre Citadelle, je suis retourné à Petite-Riviève pour montrer mon saxophone à mes anciens collèges de l’Orchestre la Crête-à-Pierrot tout en les informant que j’ai intégré un orchestre à Port-au-Prince. Alcindor m’a loué une chambre que je payais 15 Gdes par mois, je gagnais autant par soirée. »

Son apogée

Entre 1951, avec la Citadelle, Charles commençait à jouer au Casino international, situé au Bicentenaire. L’institution appartenait à un millionnaire italien, dénommé Conte Di Zorli, un géant de sept pieds, pesant quatre cents livres. Il possédait cinquante casinos dans la Caraïbe. Construit par le président Dumarsais Estimé, le Cassino attirait les touristes et les riches, des gens qui dépensaient 40 dollars en moyenne pendant une soirée.

En dehors de son contrat au casino, l’Orchestre Citadelle jouait aussi pour des pycniques à Arcahais, Cabarret, Pétionville et Frères. Charles affirme que Frères puise son nom de trois frères de nationalité française qui s’étaient établis en 1875 dans la zone qui était à l’époque une forêt.

Pendant cette même période, Charles a collaboré avec Raoul Guillaume. Il a gravé plusieurs disques avec le directeur, le suivait aussi au Bacoulou Night Club à Pétionville. L’endroit appartenait à Odette Winner, fondatrice de la troupe folklorique Bacoulou.

Quand le Jazz Citadelle perdait son contrat au Casino, Charles continuait d’évoluer avec le Jazz Ulysse Cabral dont le directeur était un Haïtiano-dominicain. Ce groupe de sept musiciens comptait Émile Dugué, trompette ; Joseph Duroseau, piano ; Ulisse Cabral, chanteur ; Michel Desgrottes, trompette ; Emmanuel Jabouin dit Tales, trompette ; Gabriel Das, tambour ; Charles Dessalines, saxophone alto.

Puisque l’Orchestre Atomic jouait aussi au casino, Charles n’éprouva aucune difficulté à l’intégrer. Parmi ses compagnons on comptait Robert Camille, pianiste et directeur ; Joseph (Joe) Lavaud, chant ; Monfort Jean Baptiste, le frère ainé de Nemour Jean-Baptiste, contrebasse ; Jean William Antoine, saxophone alto ; Webbert Sicot saxophone alto ; André Desrouleaux, tambour ; Antoine Oslin, batterie ; Kesnel Hall, trompette ; Walter Thadal, trompette. Après le passage de Azel, cyclone qui a détruit le pays, le casino était fermé, l’Orchestre Atomic s’est désintégré au cours de ce chômage technique.

« J’ai intégré l’orchestre de Riviera Hôtel en 1955, lorsque Murat Pierre avait abandonné son poste pour fonder son propre orchestre. L’Orchestre de Riviera était dirigé par Guy Durosier qui jouait au moins huit instruments : piano, orgue, sax, flûte, clarinette, xylophone, tambour et batterie. Il chantait en plusieurs langues, telles que français, anglais, créole, espagnol, italien, portugais, hébreux. Non seulement, il fallait entretenir nos touristes mais répondre aussi aux exigences des contrats internationaux. L’Orchestre comptait Gaspard Jacques, tambour ; Camille Abraham, contrebasse ; Silvera Decossa, tambour ; Napoléon Sylva, tambour, timbale ; Jean Benjamin , chant ; Edner Guignard, piano ; Michel Desgrottes, chant, piano, xylophone, trompette et guitare, celui-ci était aussi assistant directeur.

Autrefois, il y avait très peu de musiciens. Comme leur nom l’indique, ils étaient issus de grandes familles. Ils étaient formés surtout à Saint-Louis ou au Petit Séminaire Collège Saint Martial, les deux plus grandes institutions scolaires du pays. Puisque le public était très cultivé, cet alliage a permis à notre musique de prendre son l’essor. A chaque fois l’occasion se présente, j’en profite pour citer le nom de mes camarades. La musique haïtienne ne vient pas du ciel, ces gars l’ont inventée mais la paternité leur est enlevée.

En 1957, au cours d’une soirée à l’Hôtel Riviera, je passais près du bar, un étranger me questionna sur la bague maçonnique que je portais. Il s’introduisit, il s’agit du Ministre de l’intérieur de la Colombie. Puisqu’il s’intéressait à notre musique, j’ai fait venir Guy Durosier, le directeur du groupe et nous signons un contrat sur le champs pour produire à la Foire du café en Colombie.

Finalement, Guy et sa femme Marie Madeleine Marcelle Durosier ont choisi de rester en Colombie, les musiciens et moi ont pris le chemin du pays. J’ai dû me débrouiller auprès du Consul général d’Haïti, Yvon Désinor pour obtenir le « visas de retour ». Mais, au cours de mon escale à la Jamaïque, j’ai rencontré Raymond Sicot, le frère de Weber Sicot, il m’invita à jouer dans un cirque brésilien « Circo Brazil ». A l’exception de Edner Guignard qui est retourné en Haïti pour reformer l’Orchestre de Rivière Hôtel avec Jean Benjamin, comme chanteur, les autres musiciens et moi ont recommencé à voyager à travers la Jamaïque, pour se rendre ensuite dans les pays suivants : Brésil, Aruba et Curaçao. Au Venezuela, j’ai produit pour la première fois, à la Télévision. Raymond Sicot me paya seulement $70 par semaine et empochait le magot. Finalement, après six mois d’aventure et de désolation, je suis débarqué à Port-au-Prince avec $35 dollars en poche. Je n’avais plus d’emploi. Finalement, Edner Guillard m’invita à reprendre mon ancien poste au sein de l’Orchestre Riviera hôtel.

En 1957, l’orchestre de Cabane choucoune a déserté son domaine. Fille du Président Roi, Madame Marini, propriétaire de l’établissement payait chaque musicien 20 gourdes, par soirée. Finalement, l’orchestre a suivi Joseph (Joe) Trouillot au Casino international où Charles allait l’intégrer. Cette formation comptait Joseph (joe) Trouillot, directeur, composition, vocale, contrebasse ; Kenel Duroseau, contrebasse ; André Desrouleaux, tambour ; Antoine Oslin, batterie ; Walter Thadal, trompette ; Raymond Sicot, trompette, trombone, composition ; Webert Sicot, saxophone alto. Je dois dire en passant que Alphonse Simon, dit Chico, Kesner Hall, Emmanuel Jabouin avec Raymond Sicot représentent les quatre meilleurs trompettistes haïtiens de tous les temps. Puisque Joseph Trouillot se reposait le Lundi, il se faisait remplacé par Gérard Dupervil qui plus tard intégra le Jazz des Jeunes. »

Le Port-au-princien

« A Port-au-Prince, je me suis établi initialement à Poste-marchand, un quartier sélect. Il y avait une grande école pour fillette appelée Madame Boisvert. L’ancienne maison du président Estimé se situait aussi dans les parages. Je visitais mes amis au Bélair où habitait Daniel Fignolé, qui va devenir président provisoire. Á l’époque, le Bélair était très sélect, l’élite y vivait encore. Pour atteindre sa bastion, il fallait prendre la Rue Dr Aubri vers la Rue St Martin, puis tournez à droite, deux blocs après l’ancienne Cathédrale. Au Bas-peu-chose, plus précisément à l’Avenue Edmond Paul, j’avais pour voisins Dr André Rousseau, ministre du Travail ; Clément Barbot, chef de sécurité du gouvernement de François Duvalier. Barbot, lui, monta un coup contre Duvalier en essayant d’assassiner Jean-Claude à sa sortie d’école au Collège Bird à la rue de l’enterrement. Tous les francs tireurs de l’armée furent pourchassés. C’est ainsi, par une grotesque erreur, la famille Benoît fut massacrée et les corps furent brulés avec la maison qui se trouvait à l’angle de la Première ruelle Jérémie et Lalue. Heureusement, l’officier avait eu le temps de se réfugier à l’ambassade. L’officier Max Dominique commandait l’opération en personne, pour s’assurer que ladite maison soit complètement brulée et que le feu ne s’étendait pas. Ce jour là, les sapeurs et les pyromanes oeuvraient de concert.

A Carrefour-Feuilles, Daniel Fignolé s’est emménagé en face de chez moi. Ce dernier était très astucieux. Les gens du Bélair lui livrait des provisoires gratis, chaque matin, tandis qu’il portait des vestes déchirées. Sur le quartier, il y avait aussi Féfé Sainté, exécutant des basses besoignes sous le régime Duvalier. J’ai fait la connaissance de Oxcar Brenier, le compositeur de Cébonie. Avant, Eugène Jean, un commerçant de la Petite-Rivière jouait ce morceau tous les quatre heures du matin avant d’ouvrir son magasin. Il m’avait passé la partition que j’ai perdue. Oscar m’a appris qu’il était en postes à la gendarmerie des Gonaïves et composait cette musique pour une ravissante reine carnavalesque appelée Cébonie. Voilà la raison pour laquelle, mon premier album débute par Cébonie.

Sais-tu qu’on m’avait taxé de communisme ? J’avais pris l’habitude de débattre du sujet avec un certain Jean Jumeau, un Gonaïvien. Un jour, Lorius Maître, responsable des SD, police secrète de François Duvalier s’était présenté chez moi avec trois officiers pour collecter des preuves. Heureusement, j’avais placé mes livres dans mon grenier, hors de la portée des intrus. A l’époque on employait l’expression yo couri avec intel, cela veut dire, on arrêtait la personne, on ne savait où elle était et son corps ne serait pas retrouvé.

Laissons les ténèbres pour la lumière. j’ai appris le piano avec Solon Verret, à Lalue. Avec Madame May, à Turgeau, j’ai poursuivi mes études de piano en y associant le chant et la dictée musicale. Chez elle, j’ai rencontré Nicole St Victor, la grande cantatrice haïtienne, sœur de Michel St Victor, chanteur des Shleu-Shleu et du Skah-Shah. Alors, Madame May était une française, arrivée au pays pour accompagner une chanteuse d’opéra, mais a choisi de rester. Elle a formé presque tous les chanteurs et les pianistes classiques de ma génération. J’ai pris des leçons de danse chez Lavinia Williams, une américaine qui habitait à côté du Rex Théâtre. Elle m’a enseigné pétro, maïs, yanvalou, zèpole aussi bien que la claquette, un pas où l’on tape le plancher avec le talon et l’extrémité de la chaussure pour produire des cliquetis.

A mon tour, j’ai enseigné le solfège à Ansy Dérose, Gérald Merceron et d’autres qui sont devenus si grands que je n’ose citer leur nom. Fils d’un ambassadeur en poste aux États-Unis, Gérald a pataugé dans le jazz. Arrivé au pays avec sa collection de cent-cinquante albums de musique de jazz, il me payait 25 Gdes par cours, une fortune à l’époque, puisque ma première chambre me coûtait seulement 15 Gdes par mois.

J’ai appris l’harmonie, orchestration avec Augustin Brunot, ancien chef d’orchestre du Palais national et de la Centrale, oncle de Ipharès Blain, compositeur et ancien chef d’Orchestre de la fanfare des casernes Dessalines, musique Palais National. En 1954, j’ai appris le jazz avec Herby Widmaer. Finalement, j’ai eu mon show de jazz au casino. Le directeur était si content qu’il m’offrait une augmentation de 250 Gdes par quinzaine. Mon groupe comptait Antoine Oslin, batteur, l’un des meilleur ; Kénel Duroseau, contrebasse ; Emmanuel Duroseau, piano ; André Desrouleaux, tambour. Finalement, j’ai fait commandé des albums de musique de jazz pour moi afin de mieux explorer le sujet.

En 1954, Bélair créa le premier groupe à pied, le Orthophonique dit Otophonique. C’est dans ce groupe que le grand tambourineur, Raymond Balergeau dit Ti Roro, a fait ses débuts à côté d’un certain Labbé, l’âme du groupe. Pratiquement, Orthophonique drainait une partie de la classe moyenne et des gens du peuple derrière lui. Mais, vers sept heures du soir, quand il passait à Lalue, à la faveur de l’obscurité, la bourgeoisie l’investissait. Les octogénaires se souviennent de cette chanson : Labbé, Labbé / Labbé Labbé pa fè ça / Labbé ou gin maman / Labbé ou gin papa / Labbé ou gin fammi / Labbé, Labbé / Labbé Labbé pa fè ça… Un jour, Labbé avait reçu une invitation pour jouer en France mais n’avait pas trouvé de chaussures le convenant.

Épris du mouvement, de grands bourgeois comme Éli Chemaly font appel à moi, pour diriger leur groupe appelé Dérangé. Partant de Lalue, près de la ruelle Berne, on allait au centre-ville, remontant par le champ de Mars pour retourner à Lalue. Le groupe comptait deux saxophones alto et ténor, un baryton, deux trompettes, trois tambours et un timbale. Alors, il avait Diabolo à la Place Jérémie et la Grande Puissance du conté du cimetière. Quand ces derniers se rencontraient, on s’attendait toujours à un fatal corps à corps. Puisque les fondateurs de Dérangé étaient des fils d’immigrants, dans leurs chansons, ils parlaient de chameaux et d’autres éléments exotiques.

Dès 1959, je dirigeais l’orchestre de Issa El Saeïh lequel comptait Joseph Lavaud, chant ; Joseph Duroseau, piano ; Monfort Jean-Baptiste, contrebasse à cordes ; Sauveur Louis, tambour ; René Dor, batterie et timbale ; Max Pierre saxophone alto ; Charles Dessalines saxophone ténor ; Luc Mondésir, neveu du Président Magloire, trompette ; Valdémar Avin, trompette. On jouait à Montâna, à Oloffson et à Cabane Choucoune. Malgré tout, les affaires ne marchaient. Les musiciens gagnaient 20Gdes par soirée. J’ai dû enlever le satin de mon pantalon de smoking pour pouvoir circuler. Un jour, j’ai confié à Saeïh que j’allais quitter définitivement le pays. Conscient de la situation, regrettant ma collaboration, ne pouvant trouver quelqu’un de confiance pour me remplacer, Saeïh m’a donné son sax en cadeau et renvoya définitivement l’orchestre. »

Le départ pour les États-Unis

En 1961, Charles a rencontré au Casino International Mademoiselle M. Darby qui lui faisait des avances. Il fit comprendre à l’Américaine que les blancs n’aiment pas les noirs. Ainsi, sur six mois, il a reçu l’invitation de son admiratrice pour les États-Unis. En préparant son voyage, il s’est heurté à un mur : Non ni pa décenn. Cette expression signifiait que, sous le gouvernement de François Duvalier, le Ministère de l’intérieur devrait agréer les départs, comme cela se fait aujourd’hui dans certains pays, à Cuba par exemple. Pour voyager à l’étranger, le citoyen haïtien devrait obtenir l’autorisation de son gouvernement, l’un de nos consulats devrait lui octroyer une seconde autorisation pour revenir au pays.

« Ce refus s’explique par un incident survenu dans un salon. Un jour, le Colonel Daniel Beauvoir m’invita au baptême de son enfant. La fête battait son plein, quand Lucker Cambrone m’aborda en me dit : ‘Maintenant, vous ne fréquentez que les mulâtres’. Circonstance aggravante, je dirigeais à l’époque l’Orchestre de Issa El Saeïh, un Libanais. J’ai rapportai l’incident à mon hôte lequel traita le Ministre de l’intérieur de trivial. L’offenseur me présenta ses excuses sur le champ, tout en prenant soin de placer mon nom sur une liste noire.

Désorienté, un matin, j’ai suis allé me tenir aux abords du Palais national dans l’espoir de trouver une issue, c’est ainsi que passait Max Dominique, gendre du président. En me voyant, l’officier arrêta sa voiture, me salua, me fit monté à bord pour s’enquérir de ma destination. Je lui ai exposé le problème, que Luckner Cambrone, le puissant Ministre de l’intérieur avait posé un véto sur mon départ. Le lendemain, accompagné de Capitaine Max Dominique et de Colonel Claude Raymond, je fus introduit au président, comme un artiste talentueux, une valeur nationale désireux de faire une tournée en terre étrangère. Sur le champ, François Duvalier donna l’ordre de m’octroyer un laissez-passer. La veille de mon départ, je fus frappé d’une grande fatalité, ma fille est morte subitement. J’ai dû renvoyer le voyage à la quinzaine.»

Arrivé aux États-Unis, Charles a repris le chemin de l’école. Il est entré au Brooklyn Conservatory of Music en 1967, sortait avec son diplôme de maîtrise, ensuite obtenait en 1970 son doctorat de Juilliard School of Music, l’un des plus grand conservatoires de musique du monde. A New York, il a fondé un orchestre, Los Acès del secenta, avec des Portoricains. A Montréal, il a dirigé l’Orchestre Kesnel Hall avec Joseph (Joe) Trouillot, comme chanteur, Matelier, piano, orgue ; Agard, tambour; Kesnel Hall, trompette . En dehors du cercle musical haïtien, Charles Dessalines a joué avec Tito Pointé, Tito Rodriguez, Bébo Valdez, était devenu l’ami personnel de Miriam Makeba.

Charles a donné des concerts au Brooklyn College, Carnegie Hall, Town Hall, Lincoln Center, Brooklyn Academy of Music et Broadway Casino Manhattan. En 1971, accompagné au piano par Lina Mathon Blanchet pour la partie classique et Jacky Duroseau pour la partie populaire il a donné deux concerts au Capitole, à Port-au-Prince au cours desquels Maritou Moscoso a chanté.

« Au cours de ce voyage, j’étais ému, quand j’ai visité le casino, de gros cochons avaient pris possession des lieux. Ma seconde surprise fut de voir Hercule, l’ancien directeur de l’Orchestre Citadelle qui vendait caleçons, chemisettes, maillots, une catastrophique déchéance sociale, car à l’époque, cette activité était réservée aux femmes de conditions modestes. Il n’y avait pas encore de populace à la capitale. Quand je jouais au casino avec L’Orchestre Citadelle, Hercule me versait 15 Gdes par soirée, Jazz Cabral 500. Tous ceux qui m’ont exploité sont morts pauvres, des particuliers ont contribué pour leurs funérailles. »

La retraite

Honoré cinq fois en Haïti, au Canada et aux États-Unis, Charles a gravé cinq albums. Il fut le premier musicien haïtien à produire un album de musique instrumentale. Il a réalisé son premier disque avec l’Orchestre Septentrional d’Haïti sous la direction de Ulrick Pierre Louis. Le projet était patronné par la Maison du disque Mac Records.

« J’ai enseigné le français, le créole et le solfège au Brooklyn College, le Prospect Height et au Erasmus High School. J’ai passé neuf mois en Iran à enseigner la musique à la femme du Shah et jouait à l’Orchestre impérial. C’est au cours de mon séjour au Moyen-Orient que j’ai gravé mon album de musique classique. Et, quand le Shah, Mohammad Reza Pahlavi était hospitalisé à New York, je lui ai payé trois visites. »

Aux États-Unis, Charles Dessalines est célèbre pour sa musique adapté au film The Serpent and the Rimbow, un scénario inspiré du vodou haïtien. « Un groupe de cinéastes est arrivé de Californie pour authentifier mes compositions Chère Haïti, Yvrose et Rose-Anna. J’ai saisi mon instrument, et interpréta les morceaux. Puisqu’ils étaient très peu élaborés, je les ai remaniés. L’équipe est revenue une seconde fois, cette fois-ci avec un contrat. J’ai décroché un enveloppe de $200.000 à $300.000, au cours des ans pour ce films, puisqu’à chaque projection je récolte des dividendes. »

Souffrant de diabète et de la maladie cardiovasculaire, Charles vit depuis 1971 à Coney Island, un quartier de Brooklyn fameux pour ses jeux et ses plages. Il maintient une relation étroite avec d’autres célébrités haïtiennes, telles que : les chanteurs Joseph (Joe) Trouillot et Jean Benjamin, les chanteuses Paulette St Lot et Carline Kiel, le pianiste Eddy Prophète, le peintre Patrick Wah, l’acteur Max Kénol, le guitariste Ricardo Frank dit Ti Plume.

Dr Charles Dessalines demeure une personne très religieuse. Issue d’une famille vodouisante, à quatorze ans, il s’est converti au protestantisme et voulait devenir pasteur. Mais les finances de la famille ne prêtaient pas aux études bibliques. A quinze ans, il est entré au séminaire, par la suite s’est initié à la rose-croix, la franc-maçonnerie où il atteint le grade de grand inspecteur général 33ième, vénérable de loge, reçu président et supérieur inconnu de l’ordre martiniste avant de devenir prête de l’église gnostique, c’est-à-dire église de la connaissance, une institution née avant le christianisme.

Aîné, de sa famille, Charles compte deux frères et une sœur : Lesly, Richard et Rosemarie. En 1954, le musicien épousa Marie Françoise Labatte, puis s’est remarié avec Lucienne Blaise avant de marier pour une troisième fois avec Marie Yvrose Damas. Ses trois femmes et sa maîtresse Marie Blaise lui ont donné huit filles et sept garçons.

Comme message, le patriarche invite nos jeunes musiciens à s’instruire, c’est-à-dire fuir la médiocrité, les tournures faciles. Etant qu’humanistes, ils doivent parler des langues étrangères, accorder une place importante à la lecture en explorant l’histoire, la religion et la philosophie, dit-il.

En quelques minutes, mon lecteur a véçu les aventures de Charles Dessalines : le personnage et son époque. Franchement, je n’aurais pas rédigé ce document si cette histoire ne comportait pas une leçon morale voire une sagesse. J’ai parlé du bon côté de cette aventure sans tenir compte des obstacles qui ont fait de cette vie une réussite.

A vous d’imaginer à quoi ressemblait la Petite-Rivière de l’Artibonite dans les années trente. Mais quand Charles arriva à la capitale, il a trouvé une classe, des institutions et a pu s’intégrer. Ce récit me rappelle Maurice Sixtot, le grand conteur, un Gonaïvien qui connaissait mieux la Capitale que les Port-au-Princiens, eux-mêmes. Aujourd’hui, quand quelqu’un arrive à Port-au-Prince, il érige des bidonvilles à côté des grandes villas, bloque les rues pour étaler sa négoce, gifle ses hôtes en signe de reconnaissance pour lui avoir cédé un peu d’espace.

Remonter le sillage de Charles nous aide à évaluer notre état de délabrement. La pauvreté a broyé Poste-marchand, son premier quartier, en ne laissant qu’une rue fermée. Le Bélair s’est effondré, Lalue a perdu sa denture, les porcs ont investi le casino, le Riviera hôtel héberge des squatters, le Collège Saint Martial fut emporté par le séisme, Port-au-Prince à perdu sa couronne.

Charles arriva aux États-Unis en 1961, l’année où les noirs américains ont voté pour la première fois. Avant, ils n’avaient pas le statut de citoyen, ils vivaient séparés des blancs. Dans l’autobus, ils s’asseyaient à l’arrière. S’il n’y avait pas assez de sièges vides pour les blancs, les noirs devraient céder le leur. Chaque race avait sa propre école, et ne se coudoyait pas dans les restaurants, les hôtels, les clubs et les toilettes publiques. Certains artistes noirs se tenaient derrière des rideaux pour produire pour l’audience caucasienne. Contre l’avis de son protégée, un jour, Charles s’est aventuré dans un bar où il commandait un café. On lui faisait comprendre que s’il ne vidait pas les lieux, il serait arrêté.

Combien de valeurs haïtiennes ont pénétré dans la tombe sans avoir fait le récit de leur aventure. Voilà pourquoi notre génération est si acculturée. Il ne s’agit pas d’assister à quelques cérémonies vodouesques ou s’enivrer au carnaval ou dans les rara pour être culturellement intégré. Il faut être connecté à l’histoire, une transmission qui se fait de génération à génération. Sur ce point, j’invite nos écrivains et nos journalistes à se pencher sur cette érosion culturelle, le départ insoupçonné de nos personnages historiques. Il ne s’agit pas de publier un beau livre ou graver un superbe album pour passer à la postérité. Ces créateurs doit pouvoir s’exprimer, leurs expériences notées, leur vie contée, leur apport étudié, sinon nous continuerons d’exister sans institution. Elles sont nombreuses nos valeurs à moisir dans l’ombre. C’est à nous de les détecter et de recueillir leur épopée.

SOURCE: http://artunivers.org.over-blog.com/article-profil-de-charles-dessalines-

TEXTE: Rony Blain

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