SERGE GILLES, LA LUMIÈRE DE LA FRATERNITÉ

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Par Evans PAUL

Il y a un mois, dans la soirée du lundi 1er février 2021 à l’hôpital du Canapé-vert à Port-au-Prince, est décédé Serge Gilles, à l’âge de 86 ans.

Né à Maïssade le 5 janvier 1936, Serge Gilles fut un modèle d’engagement citoyen.

Diplômé en psychologie au début des années 60 à l’université de la Sorbonne en France, Serge Gilles a passé 25 ans de sa vie en exil, au cours du long règne de 29 ans de la dictature duvaliériste, père et fils.

Miliant politique d’avant-garde, Serge Gilles a co-fondé et co-dirigé le Parti des Travailleurs Haïtiens (PTA) évoluant dans la clandestinité en Haïti sous la dictature, l’Union des Forces Patriotiques et Démocratiques d’Haïti (IFOPADA) en exil de 1972 à 1986 et en Haïti de 1986 à 2005, le Parti Nationaliste Progressiste Révolutionnaire Haïtien (PANPRA) en 1987, l’Alliance Nationale pour la Démocratie et le Progrès (ANDP) en 1990, avec Marc Bazin et Déjean Bélizaire, l’Espace de Concertation en 1999, avec le KONAKOM, Ayiti Kapab, Génération 2004 et KID, l’Alternative, avec les mêmes entités, moins Génération 2004, la Convergence Démocratique en 2002 et la Fusion des Sociaux Démocrates en 2005, avec Victor Benoit du KONAKOM et Robert Auguste de Ayiti Kapab.

La Fusion des Sociaux Démocrates sa dernière création politique, est dirigée actuellement par certains de ses dauphins, Edmonde Supplice Beauzile, Rosemond Pradel, Alix Richard, Debussy Damier et d’autres.

À l’initiative de Jean Robert Hérard, journaliste de la revue hebdomadaire Le Petit Samedi Soir de Dieudonné Fardin et de Rita Casimir, une infatigable militante progressiste qui vivait à New York, au début des années 80, j’ai pu établir à distance mes premiers contacts avec Serge Gilles.

Ma première rencontre avec Serge Gilles a été organisée par le père Jean Yves Urfié en 1984, au 333 de Lincoln Avenue à Brooklyn où vivaient des prêtres haïtiens en exil.

Serge Gilles résidant en France était de passage à New York et séjournait chez les pères de la revue SEL: Antoine Adrien, William Smarth, Max Dominique, mais aussi Jean Yves Urfié, citoyen français, blanc, qui par souci de consonance, s’est fait appeler Paul Anvers, c’est-à-dire un haïtien ayant la peau à l’envers, pour signifier son adoption de la cause haïtienne.

Le père Urfié est décédé en France lui aussi, le 9 février 2021, environ une semaine après la disparition de Serge Gilles. Que sa mémoire soit honorée.

En tournée artistique en diaspora avec la pièce à succès DEBAFRE, présentée par la troupe KPK (Konbit Pitit Kay) que je dirigeais, Serge Gilles a offert d’organiser une de nos représentations à Paris. Ce qui fut fait en juillet 1984.

Nous étions une dizaine d’acteurs et d’actrices de la troupe KPK a avoir été reçu par Serge Gilles, dont feue Magalie Marcelin et sa fille Maïlé encore bébé à l’époque, Albert Semervil, Jean Robert Dodard, Irène Ridoré…

C’était l’occasion de faire la connaissance de Betty Saurel, l’infatigable épouse de Serge Gilles qui a été la plaque tournante de l’organisation de ce spectacle théâtral, joué à salle comble au 17ème arrondissement à Paris. Le brillant avocat Fritzto Canton qui étudiait en France assistait à cette représentation.

Serge Gilles a connu beaucoup de difficultés au début de son exil à l’étranger, avant de diriger le CIMADE (Comité Inter-Mouvement Auprès Des Évacués), un centre de réfugiés à Massy, en France.

De retour en Haïti en mars 1986, de concert avec les acteurs de la troupe KPK, j’ai accueilli Serge Gilles à « Aux Cosaques, » un restaurant qui occupait l’espace où se trouve présentement, la Direction Générale des Impôts (DGI) à l’avenue Christophe, à Port-au-Prince.

Depuis lors, nous sommes restés amis, camarades de lutte pour la démocratie et le bien-être du peuple haïtien, cela même en certaines périodes de divergences politiques.

Agissant en sa qualité de porte-parole de l’action démocratique pour toute la diaspora, Serge Gilles a dénoncé au tribunal Russell 2 à Bruxelles, dans les années 70, les actes répressifs de la dictature de Jean Claude Duvalier. Les pressions internationales qui s’ensuivirent ont porté le régime duvaliériste, à procéder à la libération, le 2 mars 1976, d’une vingtaine de prisonniers politiques, pour la plupart des jeunes, dont Jacques André Brutus, détenus secrètement au Cap-Haïtien, dans des conditions infra-humaines. Il est devenu un membre de la famille politique de Serge Gilles.

Militant social démocrate, Serge Gilles a créé la fondation Jean Francois Exavier, à travers laquelle en toute discrétion, il a œuvré à l’amélioration des conditions de vie lamentables de certaines personnes et communautés de base, dont celles de Maïssade, sa commune natale.

Serge Gilles avait fait de la maison où il vivait avec sa famille, le quartier général des assises politiques pacifiques et démocratiques.

La gallérie mythique de sa résidence a été le sanctuaire des réflexions et de la création de plusieurs outils politiques unitaires.

Au cours d’une réunion avec d’autres camarades de lutte, dont l’ingénieur Gérard Émile Brun (Aby Brun), des bourreaux sous le règne du général Prosper Avril, ont fait irruption dans l’après-midi du samedi 20 janvier 1990. Attrapé sauvagement par les bourreaux, Serge Gilles et d’autres participants à cette rencontre, ont été brutalisés et torturés.

Elle n’avait qu’environ 3 ans, l’une des deux plus jeunes filles de Serge Gilles qui garde encore en mémoire le souvenir désagréable de cette horrible scène de violence sur la personne de son père et des autres participants à la réunion. Terrorisée, elle a eu le réflexe d’un geste désespéré d’une fillette désemparée, en se précipitant pour s’asseoir sur son père allongé au sol, en implorant en pleurant le pardon des sbires qui le maltraitaient. Tympan perforé et cotes brisées, Serge Gilles ne s’était jamais totalement remis des séquelles de ce mauvais traitement. Betty et l’autre fille, fillette elle aussi à l’époque, vivaient ce moment épouvantable de cauchemar.

Animé d’un courage exemplaire et déterminé à poursuivre la lutte, en dépit de cette dure épreuve, Serge Gilles n’a jamais rechigné à l’idée de continuer à mettre sa maison au service du combat pour le bien-être du peuple haïtien.

Souvent je jouais au préfet de discipline, pour porter des participants à ces interminables réunions politiques à être plus raisonnables, moins bruyants, quand au cours des discussions, des voix s’élevaient fort tard dans la nuit, troublant le sommeil de la famille Gilles.

Dans cette maison familiale de Serge Gilles, est aussi aménagé un espace baptisé FRATERNITÉ, réservé à ses multiples amis étrangers de passage au pays, à ses compatriotes, camarades et parents de la province ou aux amis cherchant un refuge temporaire.

En solidarité avec le député Duly Brutus arrêté et incarcéré aux casernes de Pétion-ville suite aux contestations relatives aux élections « champouelles » du 25 juin 1995, Serge Gilles avait décidé de se constituer prisonnier également. Nous étions plus d’une dizaine de militants et dirigeants politiques à l’accompagner, dont Victor Benoit, Jacques André Brutus et moi-même. Nous n’avions pas été enfermés dans une cellule, mais notre présence constante sur les lieux, nous a permis d’obtenir la libération de Duly Brutus, quelques heures plus tard.

Serge Gilles a fait le même mouvement, quand fut le tour de l’ancien sénateur et ministre , Paul Dénis, d’être arrêté et incarcéré au même endroit quelques années plus tard.

« Ce n’est pas aux funérailles d’Edith Piaf que nous assistons aujourd’hui, mais à la tenue de son dernier concert, » disait le journaliste qui assurait le reportage des funérailles de la star à Paris, le 14 octobre 1963.

Je me suis permis d’emprunter cette formule, au cours de mon intervention dans le cadre de la soirée d’hommage à la mémoire de Serge Gilles, le jeudi 11 février 2021 à l’hôtel Montana, à Pétion-Ville.

« Nous ne sommes pas en train de participer à une activité funèbre de Serge Gilles, mais à l’organisation de son avant-dernière réunion politique. La dernière se tiendra le lendemain, à l’occasion de ses obsèques à l’église St Pierre, toujours à Pétion-Ville.

Les nombreuses présences de personnalités politiques et de la société civile dans la salle, m’ont inspiré l’expression.

À cette ultime réunion organisée par les familles biologiques et politiques de Serge Gilles, le professeur Mozart Clerisson de la Fusion, ordonnait les différentes prises de paroles.

Du Dr Hugues Henrys, en passant par l’actuel président du sénat, Joseph Lambert, l’ancien président du sénat Gardy Leblanc, les professeurs Victor Benoit, Mirlande Manigat et Laenec Hurbon. Mais aussi la journaliste vedette Lilianne Pierre-Paul, les anciens ministres Paul Denis, Paul Antoine Bien-Aimé, Daniel Supplice, ainsi que M. Alexis Clerius et la vénézuelienne Corbaneze, l’épouse d’Arnold Anthonin, chacun avait quelque chose de spécial à dire du grand Leader social et politique que fut Serge Gilles.

Absents involontairement de cet instant d’hommage, l’ancienne ministre Marie Laurence Jocelyn Lassègue, l’ex-ambassadeur Duly Brutus, le Dr Robert Auguste et l’ancien président du sénat, Déjean Bélizaire à travers son fils Keke, ont tous envoyé leur message de sympathie à la famille Gilles.

Le professeur et ancien député Mac-ferl Morquette, l’ancien sénateur Youri Latortue, le Dr Michel Péan, ancien secrétaire d’état aux personnes handicapées et son épouse Paula Clermont, le Dr Marjorie Joseph, le Dr Jean Hénold Buteau, l’agronome Jean André Victor, Madame Maryse Penette, M. Pierre Lesperance, entre autres, ont participé à cette avant-dernière réunion politique de Serge Gilles, en solidarité avec son épouse Betty Saurel Gilles, ses trois filles Marie Genthyann, Aurélie et Estelle-Laure, toutes mères de famille, sans omettre son indéfectible frère, Yves Duval.

Son gendre, l’actuel ambassadeur d’Haïti en France, son Excellence Josué Pierre Dahomey avait fait le voyage pour participer à cette avant-dernière et dernière « réunion politique » de Serge Gilles.

Son beau-frère Fernando de la République Dominicaine, accompagné de son épouse, la sœur de Betty et de leur fille, faisaient partie de la famille éplorée.

En plein mouvement GNB, Serge Gilles et moi, activement engagés dans l’opposition, avions essayé, dans l’intérêt du pays, au risque d’affecter notre image, d’ouvrir une brèche de dialogue avec le président Jean Bertrand Aristide. Notre démarche a été facilitée par feu Mgr Joseph Serge Miot, Jose Ulysse, Jean Marie Vorbe, Hervé Lerouge…Une rencontre d’exploration a eu lieu à la Nonciature Apostolique, dans l’après-midi du dimanche 25 janvier 2004.

Serge Gilles a toujours prôné le consensus, pour concilier nos différends. Afin d’éviter que des irréductibles se donnent le droit de veto en se dressant constamment en obstacles à toutes possibilités d’entente, Serge Gilles a développé l’idée du consensus suffisant, c’est-à-dire l’assentiment d’une majorité confortable, mais pas de la totalité des acteurs obligatoirement.

L’ouvrage intitulé: Témoignages sur la vie et l’action de Serge Gilles, publié par C3 ÉDITIONS en septembre 2014, retrace le parcours admirable de cet ancien Sénateur de la République et homme politique haïtien de premier plan.

La mort de Serge Gilles, laisse le pays orphelin de son esprit de compromis, indispensable à la construction d’une société haïtienne du vivre-ensemble, digne des prouesses de nos ancêtres.

Que la lumière des enseignements de ce grand patriote haïtien, éclaire le chemin des membres de sa famille, à travers toute leur génération.

Que son esprit d’abnégation, pénètre sa descendance politique et l’accompagne dans sa quête de solutions adéquates à la crise endémique qui ronge notre pays.

En ce sens, Edmonde Supplice Beauzile, Rosemond Pradel, Alix Richard, Daniel Supplice, Mozart Clerisson,…principaux héritiers politiques de Serge Gilles, aux commandes de la Fusion des Sociaux Démocrates, léguée par ce patriarche, ont une énorme responsabilité, celle de promouvoir le dialogue, comme atout principal de résolutions de nos conflits, pour la paix, le progrès économique et social de notre Haïti.

Car, il convient de garder allumée la lumière de la fraternité que symbolisait SERGE GILLES .

Port-au-Prince, le 1er mars 2021. Fin

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