Un au revoir à mon cousin, mon frère, mon ami et mon compagnon de lutte Jacques-Pierre Matilus.

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C’est avec un cœur rempli de douleur et de regret que je m’incline aujourd’hui pour rendre un dernier hommage à Jacques-Pierre Matilus, mon cousin, mon frère, mon compagnon de lutte, mon ami. Au-delà des liens de sang qui nous unissaient, notre parcours commun et les rapports étroits que nous avons entretenus tout au long de notre vie, c’est moi qui aurais dû être en tête du cortège funéraire et prononcer son oraison funèbre, mais les aléas de la vie en ont décidé autrement. Je sais qu’il a compris, d’outre-tombe, la raison de mon absence.

En tant que l’un des témoins de sa vie engagée sur plusieurs fronts, je formule le vœu de raconter au monde entier ce qu’il a pu accomplir au cours de son existence dédiée à l’amélioration des conditions de vie de ses congénères, des projets inachevés pour L’Estère, sa ville natale, et pour Haïti, ce pays qu’il aimait par-dessus tout.

Matilus et moi, nous sommes nés le même mois et la même année. Dix jours seulement nous séparent. Mais il tenait toujours à rappeler qu’il était mon aîné.

Nous avons presque tout fait ensemble. De l’école primaire, à L’Estère, aux études secondaires, à Pot-au-Prince et aux formations universitaires à Paris, nous avons fréquenté les mêmes écoles, la même université. Je nous vois encore déambuler pour la première fois dans les rues de la Capitale, tracer nos routes, frayer notre chemin avec nos rêves de jeunesse, nos ambitions imbriquées, étriquées de perspectives inaltérables. Nous étions animés de la volonté de réussir nos études, c’était pour nous la seule façon d’atteindre les objectifs qu’on s’était fixés depuis notre plus jeune âge, c’est-à-dire changer le cours de l’histoire par notre implication dans les décisions de la cité.

À l’université Paris VIII, il avait choisi le droit et moi, l’administration économique et sociale. De la complicité générationnelle et familiale, on est passé à la complémentarité académique pour être à la hauteur de nos ambitions.

Matilus n’était pas ce qu’on pourrait appeler un élève très brillant mais il réussissait toujours tout ce qu’il entreprenait grâce à l’effort. Le proverbe « l’effort fait des forts » s’appliquait bien à lui. Il n’était pas non plus un homme des grands discours mais il compensait cela en ayant un esprit très pratique.

Mon cousin bien-aimé était un combattant de tous les temps. Il a toujours eu des rêves pour L’Estère, cette terre qui nous colle à la peau comme l’arbre à son écorce. Pour couronner son attachement indéfectible à ce coin de terre, il s’était porté candidat à la députation. Malheureusement cela n’a pas abouti.

C’était un homme d’action, il croyait beaucoup dans l’organisation. Il pensait que l’espace démocratique doit être structuré. Très jeune, avec la collaboration d’autres jeunes (les Glaude, les Mercedat, les Montelus, les Jean-Philippe, les Jules, les Antoine, Ronald Pierre et tant d’autres), il a participé à la création du Club uni des jeunes de L’Estère (CUJE) en 1982. Cette structure, dont la philosophie était de promouvoir le talent des jeunes Estériens et Estériennes dans le domaine culturel, a transcendé les clivages et offert à L’Estère ses plus belles soirées théâtrales et une des équipes féminines de football la plus douée de cette époque. En plus d’une équipe masculine (Macho men), les filles étaient placées sous notre responsabilité et nous avions accompli notre mission avec brio. Le CUJE organisait des activités culturelles pendant les vacances. C’était le seul endroit dans notre région où les jeunes pouvaient venir s’amuser et exprimer leur talent, écouter de la musique, danser, découvrir toutes les potentialités artistiques de la commune.

Lorsque nous revenions pour les vacances, les gens nous disaient que la ville était morte sans nous. Dès que nous étions là, nous remettions de l’ambiance à n’en plus finir. Nos 90 jours de vacances correspondaient à 90 jours d’activités, et ce, du matin jusqu’au soir. Déjà à Port-au-Prince, nous organisions des réunions chez moi, à la rue Roy Laraque, pour discuter du programme d’activités qui sera mis en œuvre à L’Estère lorsque nous irons en vacances.

Tous les samedis, pendant les vacances scolaires, on s’est attelés à redynamiser le centre ville par le reboisement et l’assainissement des voiries en impliquant le plus grand nombre des citoyens. Nous avons ainsi remodelé le paysage de notre coin de terre.

Pendant que plusieurs jeunes profitaient des vacances pour se reposer, nous, nous mettions sur pied « l’école des vacances » où les plus petits venaient assister à des cours. Nous avions aussi mis sur pied des bibliothèques pour des jeunes même si on n’avait pas toujours beaucoup de livres. À l’époque, l’argent n’avait pas beaucoup d’importance à nos yeux, nous étions guidés seulement par notre volonté d’apporter notre pierre à la construction de l’édifice local.

Jusqu’en 1985, les études s’arrêtaient au certificat d’études primaires à l’Estère. Il fallait alors quitter parents et amis, apprivoiser d’autres lieux, d’autres environnements souvent hostiles pour continuer les études. C’est ainsi que nous avons décidé en 1985 d’ouvrir, avec d’autres jeunes intellectuels de la Commune, une école secondaire, adossée au Centre de pédagogie moderne (CPM), dirigée par Jean Ducamel Derosema. Pierre Matilus en était le censeur. Nous y avons enseigné pendant quatre années consécutives sans être payés. Il s’en est sorti de cette initiative une génération d’historiens, d’avocats, de médecins, d’éducateurs sociaux qui se dévouent corps et âme à transmettre à d’autres le flambeau de la connaissance dont ils étaient dépositaires.

Après le départ de Duvalier, nous pensions qu’il fallait passer à une phase plus revendicative. Plus sociale. Plus politique. Et c’est alors que nous avons créé le Mouvement Pote Kole (MPK) dont j’étais le président. Contrairement à CUJE, le MPK avait une visée beaucoup plus nationale avec un ancrage régional. En tant qu’organisation populaire, ce nouveau mouvement s’est modelé dans le paysage politique avec de nouveaux membres dirigeants dont Gabriel Frédéric, Ronald Pierre, Jean Ducarmel Derosma (ancien directeur de notre école primaire), Robenson Glaude, Ducal Saint-Louis etc. Nous voulions défendre les intérêts de L’Estère, faire entendre sa voix singulière dans le concert national et servir de courroie de transmission entre les revendications des masses populaires et l’État.

C’est grâce à nos combats que L’Estère a obtenu le statut de circonscription à part entière et a eu le droit d’élire son propre représentant à la chambre des députés. Nous avions doté la commune de L’Estère de sa première bibliothèque, digne de ce nom, avec une pléiade d’auteurs nationaux et étrangers. Malheureusement, cet espace de savoirs n’y est plus.

Notre combat était aussi national. C’est pour cela que nous avions fait alliance avec d’autres organisations qui luttaient également pour le changement.

Après mon départ pour la France en 1989 et celui de Gabriel Frédéric, Matilus m’a remplacé à la tête de MPK en tant que président. Après le coup d’état contre l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, il a dû aussi s’exiler car voulant défendre la démocratie, il s’était mis en danger.

Arrivé à Paris, Matilus a milité, comme beaucoup d’autres compatriotes, pour le retour à l’ordre constitutionnel. Il en a profité pour étudier et participer à la création de l’Association des étudiants et anciens étudiants de Paris VIII pour défendre les intérêts des étudiants et leur fournir des informations utiles en vue de leur intégration. Parallèlement, avec Romel Louis Jacques, Alix Charles, Gabriel Cayemitte, David Charles et tant d’autres, nous avons créé l’Agence haïtienne pour le développement local (AHDEL) ayant pour crédo : l’homme doit être au coeur du développement.

Une fois ses études de droit terminées, Matilus rentre en Haïti où il enseigne le droit à l’université de Port-au-Prince. Son côté militant ne l’a pas quitté. Croyant dans l’importance de l’organisation pour changer les choses, il a fondé l’Organisation politique de l’Artibonite (OPA). Il a accepté de devenir président de la Ligue de football de L’Estère parce qu’il pensait que les jeunes pouvaient mieux s’intégrer par le sport socialement dans leur région et donner le meilleur d’eux-mêmes.

Matilus était toujours prêt à soutenir toutes les activités de ce genre, que ce soit à L’Estère, à Port-au-Prince ou même à Delmas où il a trouvé la mort.

En 2002, Matilus rentrait au Ministère des affaires étrangères comme directeur-adjoint à la Direction juridique . Six ans plus tard, il est devenu directeur des affaires consulaires. Comme responsable de la direction consulaire, les missions de l’extérieur et les consulats d’Haïti à l’étranger ont toujours vu en lui quelqu’un de disponible, prêt à fournir les informations dont ils avaient besoin. Au ministère, on le connaissait comme quelqu’un toujours prêt à servir les autres. Il était affable : il allait de bureau en bureau parler aux gens, partager ses expériences, offrir ses expertises. Il avait un mot gentil pour chaque collègue.

Transféré en Allemagne comme ministre
-conseiller, il faisait preuve de ses qualités de diplomate sérieux, rigoureux, irréprochable sur le plan de l’engagement et du dévouement. Comme responsable du Consulat de la République d’Haïti à Santiago, en République dominicaine, il est resté ce fonctionnaire honnête, consciencieux, scrupuleux et travailleur que tout le monde appréciait.

Rappelé il y a deux ans de Santiago, il a décidé de monter une activité commerciale en Haïti afin de subvenir à ses besoins et en même temps donner du travail à d’autres. Il a ouvert un supermarché à Delmas et c’est là, tout près de son commerce, qu’il trouvera cette mort affreuse.

Matilus aimait tellement son coin de terre. Certes il était toujours content de servir son pays à l’extérieur en qualité de diplomate, mais c’est en Haïti qu’il retrouvait sa joie de vivre, toutes les émotions de son existence. Il pensait que c’est seulement en Haïti ou à L’Estère qu’il pouvait réaliser ses rêves, mettre en adéquation ses engagements et ses idéaux. Je me rappelle qu’à Paris, alors qu’il était inscrit en thèse doctorat, il avait tellement la nostalgie d’Haïti qu’il avait tout laissé tomber pour rentrer. On avait beaucoup discuté, analysé tous les contours d’une telle décision, pesé le pour et le contre et j’ai finalement compris que rien ne pouvait empêcher son retour au pays. Et, sans coup férir, nous lui avions conseillé, accompagné, soutenu dans son désir.

Paradoxalement, sur cette terre qu’il chérissait tant qu’on l’a assassiné. Bêtement.

C’était un homme ouvert, débarrassé de préjugés, imbu de qualités exceptionnelles ; ceux-là qui ne le connaissaient pas, pensaient qu’il était hautain parce qu’il était réservé. Mais Matilus estimait que quand on a une certaine responsabilité, il faut garder un peu de distance, protéger l’étanchéité des hiérarchies et des protocoles afin de garantir l’efficacité des uns et des autres. Mais dès qu’on l’approchait, on découvrait quelqu’un d’ouvert, de gentil et de serviable. C’était aussi un gentleman qui aimait la vie, qui aimait danser, qui aimait les gens et qui aimait les femmes. Il était aussi un homme vertical qui n’acceptait pas de baisser les yeux devant quiconque. Il portait sa fierté très haut.

En quittant ce monde, Matilus laisse beaucoup d’orphelins, non seulement ses propres enfants, mais aussi tous ces jeunes qu’il aidait du mieux qu’il pouvait. Il y a des jeunes Haïtiens de Santiago qui m’ont confié que sans Matilus, ils n’auraient pas terminé leurs études. Il laisse dans une peine immense beaucoup de frères, de sœurs, de cousines, de cousins et sa compagne bien-aimée Sandrine, sans oublier d’autres proches comme Jean-Mary Charles, Gabriel Cayemite, Romel Louis-Jacques, Alixe Charles, Michel-Ange Obas et tant d’autres . En Haïti, à Saint-Domingue, à Paris, beaucoup de gens pleurent la disparition brutale et cruelle de Matilus.

Que dire alors de Gabriel, de Ronald et de moi-même (la bande des quatre) qui furent à la fois cousins, frères, amis et compagnons de lutte ? Je n’ai pas de mots pour exprimer ma peine et aussi ma révolte contre cet assassinat vil, lâche et gratuit. Son départ est une plaie qui n’est pas près de se refermer.

Nous, de la famille et ses amis, demandons justice pour Matilus. Son sang qui a coulé ne doit pas rester un fait divers de plus : ses assassins doivent être recherchés et correctement jugés. Qu’il obtienne justice – et ce sera notre seule consolation – et que Haïti retrouve la paix et le chemin du développement durable!
Au revoir cousin, frère, ami et compagnon de lutte ! Rapose-toi en paix ! Je ne manquerai pas de conter à la terre entière combien je suis fier de toi !


Smith Glaude (Chacha)
28 Février 2021

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