Le 7 juillet 2021, l’assassinat du président Jovenel Moïse a bouleversé Haïti et choqué le monde. Cinq ans plus tard, cette affaire demeure l’une des plus grandes blessures institutionnelles de l’histoire récente du pays. Derrière les arrestations, les procédures et les multiples rebondissements, une question continue de hanter les Haïtiens : qui a réellement planifié, financé et commandité ce crime ?
L’audition récente de l’ancien président Michel Joseph Martelly par le juge Jean Denis Cyprien, dans le cadre du supplément d’information ordonné par la Cour d’appel de Port-au-Prince, relance naturellement le débat. Entendre un ancien chef d’État, même à titre de témoin, n’est pas un geste anodin. C’est un signal que la justice semble vouloir explorer des pistes qui, pendant longtemps, paraissaient politiquement intouchables.
Mais une audition, aussi symbolique soit-elle, ne constitue pas une vérité judiciaire. Dans un État de droit, être entendu ne signifie ni être coupable, ni être innocenté. Seules des preuves solides, des enquêtes rigoureuses et une procédure impartiale peuvent permettre d’établir les responsabilités.
Le véritable défi de la justice haïtienne dépasse largement le nom des personnes convoquées. Il consiste à démontrer qu’aucun citoyen, qu’il soit ancien président, ancien ministre, haut fonctionnaire, homme d’affaires ou chef de groupe armé, ne bénéficie d’une immunité de fait lorsque l’intérêt supérieur de la nation est en jeu.
Depuis cinq ans, les familles des victimes, la population et les partenaires internationaux attendent des réponses. Chaque retard, chaque dossier bloqué, chaque silence institutionnel nourrit la méfiance envers une justice déjà fragilisée. À l’inverse, chaque avancée sérieuse redonne un peu d’espoir à ceux qui croient encore que la vérité peut émerger.
Cependant, la prudence reste indispensable. L’histoire judiciaire d’Haïti est jalonnée de dossiers hautement médiatisés qui ont suscité de grandes attentes avant de s’enliser dans les lenteurs administratives, les pressions politiques ou les insuffisances des enquêtes. La crédibilité de cette nouvelle phase dépendra donc de la capacité des magistrats à travailler librement, sans influence ni instrumentalisation.
Au-delà de l’identification des exécutants, c’est toute la chaîne des responsabilités qui doit être examinée : les éventuels commanditaires, les circuits de financement, les complicités locales et internationales, ainsi que les défaillances institutionnelles qui ont permis qu’un tel crime puisse être commis au cœur même de la résidence présidentielle.
L’assassinat de Jovenel Moïse n’est pas seulement un dossier criminel. Il constitue un test majeur pour la démocratie haïtienne. Si la justice parvient à établir les responsabilités sur la base de preuves, elle renforcera la confiance dans les institutions. Si, au contraire, le dossier reste inachevé ou perçu comme sélectif, il risque d’alimenter davantage le doute et l’impunité.
Cinq ans après les faits, les Haïtiens ne réclament pas une justice spectaculaire. Ils réclament une justice crédible, indépendante et impartiale. Parce qu’un pays ne peut pas construire son avenir lorsque la vérité sur l’assassinat de son président demeure incomplète.
Robenson Brutus