Avec 386 contraventions distribuées en cinq jours dans quatre communes de la région métropolitaine, la Direction de la circulation et de la police routière (DCPR) veut afficher des résultats. Mais derrière cette avalanche de chiffres, une vérité dérangeante demeure : en Haïti, la circulation est d’abord le miroir d’un État absent, désordonné, permissif et souvent complice. Car on ne peut prétendre faire respecter la loi sur les routes quand l’État lui-même n’a jamais pris la peine de bâtir un système crédible, moderne et équitable.
La DCPR annonce 130 contraventions à Pétion-Ville, 118 à Tabarre, 105 à Delmas, 33 à Port-au-Prince. Elle évoque également 97 permis récupérés, 74 accidents recensés, 44 véhicules ayant changé de propriétaire et 13 véhicules remorqués. Présentés ainsi, ces chiffres visent à donner l’image d’une institution au travail, d’une autorité vigilante, d’une police routière engagée dans la reprise en main du trafic urbain. Mais cette mise en scène statistique ne peut masquer l’essentiel : la circulation en Haïti fonctionne encore comme un système abandonné à lui-même, sans vision, sans réforme et sans cohérence.
Comment parler sérieusement de discipline routière dans un pays où la signalisation est défaillante depuis des années, où les feux de circulation sont inexistants ou hors service, où l’état des routes relève par endroits du parcours d’obstacles, et où la voirie urbaine semble livrée à l’improvisation permanente ? Comment demander au conducteur d’obéir à un ordre que l’État ne matérialise même pas dans l’espace public ? La circulation ne se résume pas à la présence d’un agent au coin d’une rue ou à la distribution de contraventions à la chaîne. Elle suppose des infrastructures, des règles visibles, des repères, des standards et une administration digne de ce nom.
Plus grave encore, le système de délivrance des permis soulève de lourdes interrogations. Où obtient-on un permis de conduire en Haïti ? Dans quelles conditions ? Au terme de quelle formation ? Après quel examen réel ? Combien d’auto-écoles agréées fonctionnent véritablement dans le pays selon des normes reconnues ? Qui contrôle la qualité de l’apprentissage ? Qui vérifie la légalité des documents délivrés ? Dans l’esprit de nombreux citoyens, le permis reste trop souvent associé à l’argent, aux relations, aux passe-droits ou à la fraude. Et tant que ce doute persistera, chaque opération répressive apparaîtra moins comme un acte de justice que comme l’expression d’un système fondamentalement vicié.
Il en va de même pour l’état mécanique des véhicules. Des voitures sans phares, sans freins fiables, sans pare-chocs, sans contrôle technique sérieux, continuent de circuler librement. Des engins inadaptés au trafic urbain roulent au vu et au su de tous. Où est le service d’inspection ? Où est le contrôle rigoureux de la conformité ? Où sont les normes minimales imposées aux propriétaires de véhicules ? Là encore, l’État intervient souvent au moment de punir, rarement au moment d’organiser. Il préfère constater les dégâts plutôt que prévenir les risques. Il préfère verbaliser le symptôme plutôt que traiter la maladie.
Le plus troublant reste peut-être la culture de l’arbitraire qui entoure trop souvent ce secteur. Car la population connaît la réalité du terrain. Elle sait que certains agents accomplissent leur mission avec probité et professionnalisme et ces policiers méritent respect et considération. Mais elle sait aussi qu’il existe des pratiques douteuses : contraventions contestables, saisies abusives, arrangements financiers, tolérance sélective, verbalisation à géométrie variable. Beaucoup de conducteurs dénoncent un système où l’honnête citoyen peut être sanctionné pendant que d’autres, mieux connectés ou plus généreux, échappent à toute poursuite. Dans ces conditions, la sanction cesse d’être perçue comme un instrument d’ordre public ; elle devient, aux yeux de beaucoup, l’un des visages ordinaires du désordre institutionnel.
Le problème de fond est donc politique avant d’être policier. On ne remet pas de l’ordre dans la circulation avec des bilans hebdomadaires et des chiffres alignés en conférence de presse. On y parvient par une réforme profonde : signalisation moderne, feux fonctionnels, routes praticables, système transparent de délivrance des permis, auto-écoles contrôlées, inspection technique sérieuse, traque réelle contre les faux documents, et surtout moralisation du service public. Sans cela, les contraventions ne sont qu’un écran de fumée, une réponse superficielle à un effondrement bien plus vaste.
L’État haïtien ne peut pas continuer à vendre plaques et vignettes, à tolérer les faux permis, à fermer les yeux sur les défaillances mécaniques, puis se poser en gardien de l’ordre au milieu du chaos qu’il a lui-même laissé s’installer. Il ne peut pas transformer la circulation en machine à punir dans un pays où les règles sont floues, les contrôles irréguliers et les institutions fragiles. La crédibilité d’une police routière ne se mesure pas au nombre de permis saisis, mais à la confiance qu’elle inspire et à la justice qu’elle garantit.
Au fond, la question est brutale, mais nécessaire : veut-on réellement organiser la circulation en Haïti, ou préfère-t-on entretenir le désordre pour continuer à en tirer pouvoir, argent et arbitraire ? Tant que cette interrogation restera sans réponse claire, chaque contravention brandie comme un exploit administratif sonnera moins comme une avancée que comme l’aveu d’un échec national.