Invitée le jeudi 30 avril 2026 à l’émission Growth with Sefo, animée par Sephora Drouillard, l’artiste haïtienne Anie Alerte s’est livrée avec une rare intensité. Enfance difficile, absence paternelle, processus de guérison, attachement viscéral à Haïti et projets musicaux : une prise de parole forte, entre confession intime et message social.
UNE ENFANCE ENTRE AMOUR, SACRIFICE ET MÉMOIRE
Née au Cap-Haïtien, dans une famille originaire de la commune de Perches dans le Nord-Est, Anie Alerte a grandi entourée de femmes fortes. Sa mère, très jeune, jonglait entre ses études et ses responsabilités de parent. Sa tante, figure de substitution maternelle, a joué un rôle central dans son éducation.
L’artiste décrit une enfance marquée par la solidarité, les repas partagés et l’esprit de konbit : une maison où les enfants grandissaient ensemble, où la famille dépassait les liens biologiques. Mais cette enfance n’a pas été sans ombres. Anie Alerte évoque aussi des images difficiles, notamment des années passées à Cité Soleil, où elle a été confrontée très jeune à des scènes de violence qui l’ont profondément marquée. Ces expériences, dit-elle, ont contribué à forger la femme qu’elle est devenue.
L’ABSENCE DU PÈRE : UNE BLESSURE LONGTEMPS OUVERTE
Le moment le plus fort de l’entretien reste celui où Anie Alerte parle de son père. Avec émotion, elle raconte avoir grandi avec un vide : une présence paternelle cherchée, rarement trouvée. Enfant, elle posait régulièrement la question à sa mère. La réponse revenait toujours la même, son père vivait à l’étranger. Avec le temps, elle a cessé de demander, comprenant que le sujet représentait aussi une douleur pour sa mère.
L’absence, dit-elle, n’était pas seulement affective. Elle était aussi une absence de protection. Grandir sans père l’a laissée exposée, sans figure masculine pour la défendre face à certaines situations. Sans entrer dans des détails destinés au sensationnel, elle évoque des expériences douloureuses vécues durant l’enfance et l’adolescence.
Son propos dépasse largement son cas personnel. Il prend la forme d’un avertissement social : l’absence d’un père peut laisser des traces profondes sur le développement d’une fille dans sa confiance en elle, dans ses choix affectifs, dans sa capacité à se protéger.
« L’ARGENT NE REMPLACE PAS LA PRÉSENCE »
Anie Alerte insiste sur une idée centrale : un père ne se résume pas à une contribution financière. Elle reconnaît l’importance du soutien matériel, mais affirme que la présence, l’écoute, la protection et l’accompagnement ont une valeur irremplaçable.
Elle a compris avec le temps qu’une réussite économique ne peut pas combler certaines failles affectives. On peut gagner de l’argent, se construire une carrière, et continuer à porter une blessure intérieure que rien d’extérieur ne cicatrise.
Son message aux hommes est direct : assumer un enfant, ce n’est pas seulement participer à ses dépenses. C’est être là. Se rendre disponible. Protéger, écouter, guider, et construire un lien durable. Cette séquence donne à l’entretien une portée sociale qui dépasse le seul témoignage artistique.
JANVIER 2026 : LA CONFRONTATION QUI OUVRE LA VOIE À LA GUÉRISON
L’un des passages les plus bouleversants de l’émission concerne un épisode survenu en janvier 2026, lors d’un séjour en Haïti. Anie Alerte raconte avoir eu une conversation difficile avec son père, au cours de laquelle elle lui a exprimé, sans filtre, la douleur accumulée depuis l’enfance.
Elle lui a expliqué qu’elle avait eu besoin de lui non pas seulement financièrement, mais physiquement et émotionnellement. Besoin d’un père capable d’entendre ses peurs, de comprendre ses blessures, d’assumer pleinement son rôle dans son histoire.
Selon son récit, la conversation a provoqué une grande émotion. Son père aurait quitté la table, bouleversé. Elle l’a cherché, retrouvé, et poursuivi ce moment de vérité jusqu’au bout. Pour elle, cette confrontation représente une étape décisive dans son processus de guérison, non pas un événement magique ou immédiat, mais une rupture dans une longue chaîne de silence. Après cette étape, dit-elle, quelque chose s’est allégé en elle.
UNE FEMME FORGÉE PAR LA DOULEUR, TOURNÉE VERS LA LUMIÈRE
Au fil de l’entretien, Anie Alerte refuse de se présenter uniquement comme une victime. Elle reconnaît ses blessures, mais insiste sur le travail accompli pour mieux se comprendre : corriger certaines réactions, apprendre à ne pas faire payer aux autres les douleurs dont ils ne sont pas responsables.
Elle reconnaît avoir longtemps transporté ses blessures dans ses relations, avant de comprendre qu’un vide non guéri peut en créer d’autres. Ce passage donne à son témoignage une dimension de maturité rare. Elle ne cherche pas seulement à raconter ce qu’elle a subi, mais aussi ce qu’elle en a appris.
L’artiste parle d’équilibre émotionnel, de connaissance de soi, de patience et d’amour, un amour sans ego, capable d’écouter sans juger, de rester présent sans chercher à dominer. Une femme en reconstruction consciente, qui assume son passé sans lui laisser le pouvoir de dicter son avenir.
HAÏTI, LA TERRE-MÈRE AU CŒUR DE L’IDENTITÉ
Au-delà des blessures familiales, Anie Alerte a longuement évoqué son lien avec Haïti. Un lien charnel, reçu de ses grands-parents et de sa famille : les rivières, les jardins, les montagnes, le tambour, les traditions, la mémoire collective.
Elle dit vouloir transmettre cet héritage à sa fille, Loulou, qu’elle a emmenée en Haïti pour lui faire découvrir le pays autrement , les espaces de vie, la Citadelle, les réalités simples qui constituent une partie essentielle de l’identité haïtienne. Pour Anie Alerte, aimer Haïti, c’est aussi refuser de réduire le pays à la crise. C’est montrer un autre visage : la beauté, la dignité, la force spirituelle, la solidarité et la créativité populaire.
SPIRITUALITÉ, TAMBOUR ET RECONNEXION AUX RACINES
Anie Alerte a abordé sa quête spirituelle avec la même franchise. Ayant grandi dans un environnement influencé par la foi chrétienne, elle a ressenti le besoin de mieux comprendre d’autres dimensions de la spiritualité haïtienne, le rapport à la terre, aux ancêtres, au tambour, aux traditions.
Le tambour occupe une place particulière dans son récit. Elle le décrit comme une force, une vibration, une source de liberté et de connexion à elle-même. Son propos n’est pas une simple affirmation culturelle. C’est une recherche d’ancrage. Se reconnecter à ses racines, dit-elle, c’est aussi mieux se connaître, comprendre d’où l’on vient, et assumer pleinement ce qui nous compose.
UN MESSAGE ADRESSÉ À LA JEUNESSE
En clôture, Anie Alerte s’adresse directement aux jeunes, particulièrement aux jeunes femmes. Elle les invite à ne pas se laisser impressionner par les promesses faciles, les apparences, l’argent ou le luxe. La vraie richesse, dit-elle, commence dans la tête : dans la valeur personnelle, dans la capacité à se connaître et à refuser de se vendre au rabais.
Elle met aussi en garde contre la naïveté. Toutes les paroles séduisantes ne viennent pas du cœur. Toutes les promesses ne sont pas sincères. Il faut apprendre à observer, analyser, protéger son énergie et avancer avec lucidité. Son message est clair : la lumière ne vient pas toujours des autres. Il faut parfois la faire sortir de soi-même.
En se livrant ainsi au micro de Sephora Drouillard, Anie Alerte n’a pas seulement raconté une histoire personnelle. Elle a ouvert une fenêtre sur des blessures sociales profondes : l’absence des pères, la force des mères, la résilience des femmes, la quête de guérison et le besoin de transmettre une mémoire haïtienne vivante. Derrière l’artiste connue du public apparaît une femme debout, consciente de ses failles, décidée à transformer ses douleurs en héritage, sa voix en lumière, et son parcours en message pour toute une génération.
Robenson Brutus