ÉDITORIAL —Barbancourt, Couronne, Séjourné : quand les gangs assiègent l’économie haïtienne

ÉDITORIAL —Barbancourt, Couronne, Séjourné : quand les gangs assiègent l'économie haïtienne

PORT-AU-PRINCE — Il y a des silences qui parlent plus fort que les discours. Quand Barbancourt, la Couronne et Séjourné trois piliers de l’économie haïtienne, trois noms qui résument des décennies de travail, de résistance et de fierté nationale se retrouvent contraints de sortir de leur réserve habituelle pour lancer un appel de détresse, ce n’est plus un signal d’alarme. C’est une sirène.

Entre le 18 et le 21 avril 2026, des groupes armés se sont affrontés avec une violence extrême aux abords immédiats de leurs installations, entre la Route Nationale n°1 et la Route n°9. Leurs employés ont fui. Leurs familles ont eu peur de rentrer. Une zone qui fonctionnait encore il y a quelques semaines menace aujourd’hui de basculer définitivement dans l’orbite des gangs à quelques centaines de mètres de l’aéroport international Toussaint Louverture.

Lisez bien : à quelques centaines de mètres de la seule porte d’entrée aérienne du pays.

À QUI APPARTIENT ENCORE CE PAYS ?

Le communiqué publié le 29 avril est d’une clarté brutale. La Police nationale d’Haïti ne peut pas intervenir non par manque de volonté, mais parce que la Route Nationale n°1 est dans un état de dégradation tel que les blindés ne peuvent pas circuler sans risquer de s’embourber. Les forces de l’ordre ne peuvent même pas faire le tour complet de l’aéroport. On leur demande de sécuriser un périmètre stratégique qu’elles ne peuvent physiquement pas atteindre.

C’est là que se niche toute l’horreur de la situation haïtienne : ce n’est pas seulement la violence qui paralyse l’État. C’est aussi l’abandon infrastructurel, l’indifférence accumulée, la négligence institutionnelle transformée en complicité involontaire. Une route dégradée devient une forteresse pour les gangs. Un tronçon non réhabilité devient un boulevard de l’impunité.

Les trois entreprises ont raison de nommer ce paradoxe avec une précision chirurgicale : sans réhabilitation urgente de ce tronçon stratégique, aucune sécurisation réelle, durable et crédible de la zone n’est possible. La sécurité ne se décrète pas. Elle se construit et elle commence par du bitume.

160 000 EMPLOIS. 1 500 PATIENTS PAR MOIS. 400 ENFANTS CHAQUE JOUR.

Derrière les chiffres de ce communiqué se cachent des visages. La Brasserie de la Couronne emploie plus de 1 100 personnes directement. La distillerie Barbancourt, plus de 1 000 employés et 3 000 planteurs. La Brasserie Séjourné, près de 400 travailleurs. Ensemble, ces trois entreprises représentent plus de 2 500 emplois directs et près de 160 000 emplois indirects.

La Fondation Barbancourt, contrainte de suspendre ses services, prend normalement en charge plus de 1 500 patients par mois et accompagne chaque jour plus de 400 enfants.

Quatre cents enfants. Chaque jour. Qui ne reçoivent plus rien. Parce que des hommes armés ont décidé que cette zone leur appartenait.

Que faut-il de plus pour que l’État comprenne ce qu’il est en train de perdre ? Combien d’emplois détruits ? Combien d’enfants abandonnés à eux-mêmes ? Combien d’entreprises fermées avant qu’une réponse digne de ce nom soit apportée ?

AUX GANGS : VOUS NE BÂTISSEZ RIEN

Ce pays a une mémoire longue. Il se souvient de ceux qui ont construit et de ceux qui ont détruit. Barbancourt distille du rhum depuis 1862. La Couronne brasse de la bière depuis des générations. Ces entreprises ont traversé des dictatures, des tremblements de terre, des crises politiques à répétition. Elles ont résisté parce qu’elles incarnent quelque chose de fondamental : la capacité du peuple haïtien à produire, à travailler, à se tenir debout.

Vous, qui avez transformé la Route Nationale n°1 en zone de non-droit, qui avez semé la terreur entre deux routes pour asseoir une domination qui ne repose sur rien d’autre que la peur que construisez-vous ? Quels emplois créez-vous ? Quels enfants nourrissez-vous ? Quelle Haïti laissez-vous derrière vous ?

La réponse est connue de tous : le néant. La destruction. La honte.

À L’ÉTAT : LE TEMPS DES CONSTATS EST TERMINÉ

Le communiqué se clôt sur une phrase courte, sèche, sans appel : « Le temps des constats est terminé. L’État doit agir maintenant. »

Ce n’est pas une supplique. C’est un ultimatum.

Trois entreprises qui représentent ensemble des dizaines de milliers de familles haïtiennes disent à l’État : nous avons patienté. Nous avons observé. Nous avons espéré. Et aujourd’hui, nous vous le disons en face, publiquement, les logos visibles pour que personne ne puisse prétendre ne pas avoir entendu : réhabilitez cette route, permettez à la PNH d’intervenir, reprenez le contrôle de la zone, protégez les populations.

La balle est dans le camp des autorités. Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a déclaré vendredi, à l’occasion du 1er Mai, qu’Haïti ne pourra avancer que dans l’ordre, la production et la cohésion nationale. Très bien. Alors que ces mots se traduisent en actes à commencer par ce tronçon stratégique aux portes de l’aéroport, où l’économie nationale est en train de mourir à petit feu pendant que l’État regarde.

Laisser tomber cette zone, c’est abandonner des familles, des emplois, l’économie et la souveraineté du pays sur son propre territoire.

Haïti ne peut pas se permettre de perdre ce qu’il lui reste.

Presslakay

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