Haïti ne disputera pas les seizièmes de finale de la Coupe du Monde 2026. Battus successivement par l’Écosse (0-1), le Brésil (0-3) puis le Maroc (4-2) ce mercredi 24 juin à Atlanta, les Grenadiers terminent leur campagne dans le très relevé groupe C sans le moindre point. Mais cette deuxième participation mondiale de l’histoire d’Haïti, 52 ans après celle de 1974, n’aura pas été vécue dans l’indifférence. Bousculés par des adversaires d’un tout autre calibre, les hommes de Sébastien Migné ont tout de même réussi à inscrire deux buts dans le tournoi, autant que la légendaire génération de 1974 menée par Emmanuel Sanon. Un chiffre qui ne change rien au classement, mais qui compte énormément pour des milliers de supporters haïtiens, au pays comme dans la diaspora, qui ont vu dans cette aventure un motif de fierté et une autre manière de faire parler d’Haïti dans le monde.
Trois défaites, un parcours sans miracle
Le bilan comptable est sans appel. Haïti boucle sa phase de groupes avec trois défaites en trois matchs, zéro point et une différence de buts largement négative. Tout commence le 13 juin à Foxborough, où l’Écosse, de retour en Coupe du Monde après 28 ans d’absence, s’impose 1-0 grâce à un but de John McGinn (28e). Les Grenadiers se montrent généreux mais trop imprécis devant le but adverse, sans parvenir à inquiéter sérieusement le gardien écossais Angus Gunn.
Le 19 juin, à Philadelphie, place au choc tant attendu face au Brésil. La Seleção, encore convalescente après son match nul d’ouverture contre le Maroc, se montre clinique et s’impose 3-0 grâce à un doublé de Matheus Cunha (23e, 36e) et un but de Vinicius Junior (45e+3). Haïti résiste pourtant bien dans le jeu, avec une tête de Ricardo Adé repoussée par Alisson Becker (63e) et une fin de match volontaire, mais l’addition est déjà lourde : Haïti devient ce jour-là la première sélection officiellement éliminée du Mondial 2026.
Le dernier acte se joue ce 24 juin à l’Atlanta Stadium face au Maroc, déjà qualifié et en quête de la première place du groupe devant le Brésil. Et c’est précisément dans ce match sans enjeu sportif pour eux que les Grenadiers livrent leur meilleure prestation du tournoi.
Un scénario fou face aux Lions de l’Atlas
Contrairement aux deux premières sorties, Haïti ne s’efface pas. Dès la 10e minute, une frappe de Lenny Joseph est déviée dans son propre but par le gardien marocain Yassine Bounou : 1-0 pour les Grenadiers, contre toute attente. Le Maroc répond par l’inévitable Achraf Hakimi (39e), mais Haïti reprend l’avantage trois minutes plus tard sur un missile signé Wilson Isidor depuis l’entrée de la surface (43e), l’un des plus beaux gestes offensifs de la sélection sur ce Mondial. Juste avant la pause, Ismael Saibari égalise une seconde fois (45e+1) sur un service d’Hakimi, et les deux équipes rentrent aux vestiaires sur un score fou de 2-2.
En seconde période, l’expérience et la profondeur de banc marocaines finissent par parler. L’attaquant Soufiane Rahimi, entré en cours de jeu, redonne l’avantage au Maroc (78e) avant de servir Gessime Yassine pour le quatrième but (89e). Score final : Maroc 4, Haïti 2. Une défaite, certes, mais une défaite construite dans la bataille, face à une équipe qui visait ouvertement la première place du groupe devant le Brésil.
Deux buts qui rejoignent l’histoire de 1974
Dans le récit d’une petite nation du football, chaque but inscrit en Coupe du Monde compte. Lors de leur unique autre participation, en 1974 en Allemagne de l’Ouest, les Grenadiers avaient marqué deux fois par l’intermédiaire d’Emmanuel Sanon : une fois contre l’Italie, mettant fin à une série historique d’invincibilité du gardien Dino Zoff, et une seconde fois contre l’Argentine. Cinquante-deux ans plus tard, Haïti égale ce total avec le but contre son camp de Bounou et la frappe d’Isidor.
Ce n’est donc pas une marque supérieure à 1974, mais une marque égale, obtenue dans un groupe nettement plus exigeant que celui d’il y a un demi-siècle, face à des nations classées bien plus haut au ranking FIFA. Et surtout, ce but signé Wilson Isidor a une saveur particulière : c’est la première réalisation d’un joueur haïtien en Coupe du Monde depuis Sanon, et elle est venue d’une frappe pure, sans rebond ni circonstance favorable.
Une équipe qui n’a pas joué pour la forme
Le danger, après une élimination actée dès le deuxième match, aurait été de voir Haïti dérouler sans conviction face au Maroc. Ce ne fut pas le cas. Les Grenadiers ont mené deux fois au score dans ce dernier match, obligeant une sélection qualifiée et ambitieuse à se battre jusqu’au bout pour valider sa victoire. Le sélectionneur français Sébastien Migné, qui avait défini avant le tournoi sa mission comme celle d’offrir « une vitrine formidable pour Haïti », peut au moins se satisfaire de cette dernière sortie, la plus aboutie des trois sur le plan du contenu.
Défensivement, les limites sont restées les mêmes tout au long du tournoi : Haïti a encaissé huit buts en trois matchs, signe de l’écart qui sépare encore la sélection des nations installées au sommet du football mondial. Mais dans le jeu offensif, la dernière sortie a montré une équipe capable de répondre, de jouer dans les pieds, de créer le danger par séquences, loin de l’image d’une équipe simplement venue compléter la liste des participants.
Une fierté populaire qui dépasse le terrain
Le plus marquant dans cette campagne mondiale, ce n’est pas seulement ce qui s’est passé sur le terrain. C’est aussi ce qui s’est passé autour. Depuis toujours, le Mondial est une fête immense dans les foyers haïtiens, où la passion se partage habituellement entre les grandes nations historiques, en particulier le Brésil et l’Argentine. Cette fois, pendant trois matchs, il y avait Haïti. Drapeaux accrochés aux fenêtres, maillots des Grenadiers, rassemblements dans les bars, les salons et les communautés de la diaspora : la sélection a occupé le centre de la scène émotionnelle, au pays comme à l’étranger.
Ce retour en Coupe du Monde, 52 ans après 1974, a aussi offert à Haïti une fenêtre différente sur la scène internationale. Trop souvent associée à l’actualité de la crise politique, économique et sécuritaire, l’image du pays s’est trouvée, pendant quelques jours, racontée autrement : à travers ses joueurs, sa ferveur, sa résistance et sa capacité à inscrire son nom au tableau d’affichage du plus grand tournoi de football au monde.
Haïti quitte la Coupe du Monde 2026 sans victoire, sans point et avec une différence de buts largement déficitaire. Le bilan sportif est sévère, et il serait malhonnête de prétendre le contraire. Mais l’histoire de ce tournoi pour les Grenadiers ne se résume pas à trois défaites : elle se résume aussi à deux buts qui rejoignent ceux de la légende Emmanuel Sanon, à un peuple qui s’est retrouvé derrière son drapeau, et à une dernière sortie où Haïti a mené deux fois au score face à une nation qualifiée pour les seizièmes de finale. Cinquante-deux ans après leur première apparition mondiale, les Grenadiers ont rappelé qu’ils avaient leur place dans le concert du football international, même si le chemin pour s’y installer durablement reste encore long.
Robenson Brutus