Kenscoff : entre assistance symbolique et abandon sécuritaire, l’État haïtien face à ses contradictions

Kenscoff : entre assistance symbolique et abandon sécuritaire, l'État haïtien face à ses contradictions

À l’approche de la Semaine pascale, la visite du directeur général du Fonds d’assistance économique et sociale (FAES), Kesner Romilus, à Kenscoff, accompagnée d’une distribution de kits alimentaires à des personnes déplacées internes (PDI), se voulait un geste de solidarité. Mais derrière les images soigneusement orchestrées, une question fondamentale s’impose : l’État haïtien répond-il réellement à l’urgence de la situation, ou se contente-t-il d’actions ponctuelles à forte portée médiatique ?

Certes, distribuer 850 kits alimentaires et assurer 1 000 repas quotidiens peut temporairement soulager la détresse de certaines familles. Ces mesures apparaissent néanmoins dérisoires face à l’ampleur du drame que vit Kenscoff depuis plus d’un an. La commune, autrefois paisible, est aujourd’hui profondément meurtrie par l’insécurité chronique qu’imposent des groupes armés, au premier rang desquels la coalition criminelle « Viv Ansanm ». Violences, viols, assassinats, incendies de maisons, pillages systématiques : les habitants ont été contraints de fuir, abandonnant tout derrière eux.

Dans ce contexte, l’action gouvernementale semble largement en deçà des besoins. Malgré la résistance de la Police nationale d’Haïti (PNH), aucune opération d’envergure n’a été conduite pour démanteler durablement ces groupes armés et permettre le retour des déplacés dans leurs quartiers d’origine. L’impression qui domine est celle d’un pouvoir en réaction permanente, et non en anticipation distribuant de l’aide dans le sillage des drames, sans s’attaquer aux causes structurelles de la crise.

Au-delà de leur nécessité humanitaire, ces distributions suscitent une indignation croissante au sein de la population. Pour de nombreux habitants de Kenscoff, quelques sacs de riz et des kits de survie ne sauraient remplacer la sécurité perdue, les maisons détruites et les vies brisées. « Nous ne voulons pas seulement survivre, nous voulons vivre dignement chez nous », confient certains déplacés, qui dénoncent une forme d’abandon déguisé en assistance.

L’absence d’une stratégie sécuritaire claire et offensive nourrit par ailleurs un sentiment de défiance croissante envers les autorités. Comment expliquer que, malgré l’ampleur des exactions commises, aucune réponse ferme et coordonnée n’ait été engagée pour reprendre le contrôle de la zone ? L’État dispose-t-il encore des moyens ou de la volonté politique pour faire face à ces groupes armés qui imposent leur loi sur une partie du territoire national ?

En définitive, la situation de Kenscoff illustre tragiquement les limites de l’action publique : une gestion humanitaire visible, médiatisée, mais une réponse sécuritaire quasi inexistante. La population ne réclame pas seulement de l’aide alimentaire elle exige justice, réparation et, surtout, le droit fondamental de rentrer chez elle en toute sécurité.

La question demeure, lancinante : combien de distributions faudra-t-il encore avant qu’une véritable politique de sécurité et de reconstruction voie enfin le jour ?

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