ÉDITORIAL – Haïti: la paix ne se construit pas à Rome pendant que la jeunesse meurt sans avenir

Le Premier ministre haïtien Alix Didier Fils-Aimé et trois autres personnalités posent devant une plaque commémorative lors d'une rencontre avec la communauté de Sant'Egidio à Rome, en Italie.

Le communiqué officiel publié à Rome présente une image rassurante : dialogue, paix, jeunesse, cohésion nationale, conférence interreligieuse. Mais derrière les mots soigneusement choisis, une question brutale demeure : que propose concrètement le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé à une jeunesse haïtienne abandonnée, sans école stable, sans emploi, sans sécurité, sans perspective ?

Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé concentre aujourd’hui l’essentiel de la responsabilité exécutive dans un contexte institutionnel exceptionnel marqué par l’affaiblissement du Conseil présidentiel de transition et l’absence d’élus nationaux. C’est dans ce cadre qu’il porte la lourde mission d’organiser la sécurité et de conduire le pays vers des élections, selon plusieurs observateurs politiques et médias internationaux.

Un communiqué plein de beaux mots, mais vide de réponses

Le gouvernement parle de paix. Il parle de dialogue. Il parle de jeunesse. Il parle de cohésion nationale. Mais les jeunes Haïtiens n’ont pas besoin de déclarations diplomatiques prononcées à Rome. Ils ont besoin de centres de formation, de bourses, de stages, d’emplois, de sécurité dans les quartiers, d’écoles ouvertes et d’un État qui fonctionne.

Combien de centres de formation professionnelle ce gouvernement a-t-il construits depuis l’arrivée d’Alix Didier Fils-Aimé au pouvoir ? Combien de programmes nationaux d’insertion ont été lancés pour les jeunes des quartiers populaires ? Combien de jeunes déplacés par la violence ont reçu une formation, un accompagnement, une aide réelle pour reconstruire leur vie ?

La réponse, pour beaucoup de citoyens, est simple : yo pa wè anyen . ils ne voient rien.

La jeunesse comme décor politique

Dans ce communiqué, la jeunesse apparaît comme un mot décoratif. On la cite pour donner une dimension humaine à une rencontre diplomatique. On parle de son avenir, mais sans calendrier, sans budget, sans indicateur, sans mécanisme de suivi.

Un gouvernement responsable ne se contente pas de dire que les jeunes sont importants. Il agit. Il construit. Il planifie. Il rend compte. Au minimum, il devrait :

– Construire des centres de formation dans chaque département ;

– Créer des programmes de stages rémunérés pour les diplômés ;

– Financer des écoles techniques dans l’agriculture, le bâtiment, l’énergie solaire et l’informatique ;

– Lancer un fonds réel pour les jeunes entrepreneurs, avec accompagnement concret ;

– Réhabiliter les écoles fermées par l’insécurité ;

– Publier un budget clair pour la jeunesse, avec des résultats mesurables.

Voilà ce qu’un gouvernement responsable devrait mettre sur la table. Pas seulement des communiqués. Pas seulement des voyages. Pas seulement des rencontres symboliques.

Un pouvoir qui parle de paix, mais fuit l’urgence nationale

Pendant que le Premier ministre parle de paix à Rome, Haïti continue de vivre sous la pression de la violence armée, des déplacements forcés, de la faim et de l’effondrement des services publics. Le Département d’État américain maintient Haïti au niveau d’alerte maximal, déconseillant tout voyage dans le pays en raison de la criminalité, des enlèvements, des troubles civils et de la fragilité du système de santé.

Dans un tel contexte, chaque déplacement officiel doit être justifié par des résultats concrets. Quelle aide la mission à Rome rapportera-t-elle ? Combien de financements pour l’éducation ? Combien de partenariats pour la formation professionnelle ? Combien d’écoles seront rouvertes grâce à cette rencontre ?

Si la réponse est encore un autre communiqué, le pays aura encore perdu du temps.

Une gouvernance sans cap clair

Le problème du gouvernement Alix Didier Fils-Aimé n’est pas seulement son manque de résultats visibles. C’est aussi son absence de cap. On ne voit pas de plan national lisible pour la jeunesse. On ne voit pas de stratégie économique capable d’ouvrir des perspectives. On ne voit pas de calendrier électoral crédible et accepté par la population.

Le gouvernement parle de dialogue, mais le pays réclame des décisions. Il parle de cohésion, mais les institutions restent fragiles. Il parle d’avenir, mais les jeunes continuent de fuir le pays ou de survivre dans l’incertitude.

Et pendant ce temps, *anpil moun gen santiman pouvwa a ap fè politik tèt anba*  beaucoup ont le sentiment que le pouvoir fonctionne à l’envers : beaucoup de dépenses, beaucoup de déplacements, beaucoup de cérémonies, mais peu de résultats concrets dans la vie quotidienne.

Les élections : l’autre grande question

Un gouvernement de transition n’a pas vocation à s’éterniser. Sa mission fondamentale doit être claire : rétablir la sécurité, organiser des élections crédibles, remettre le pouvoir à des autorités légitimes.

Or, Haïti n’a plus d’élus nationaux depuis janvier 2023 et n’a pas organisé d’élections générales depuis dix ans. Les Nations unies et plusieurs partenaires internationaux ont déjà pressé les dirigeants haïtiens d’avancer vers le rétablissement de l’ordre constitutionnel, malgré la crise sécuritaire.

La question devient donc incontournable : le gouvernement prépare-t-il réellement les élections, ou gère-t-il le temps pour conserver le pouvoir ? Les citoyens ont le droit de la poser. Les jeunes surtout, parce qu’ils sont les premières victimes d’un pays sans démocratie, sans institutions et sans avenir.

La paix ne se décrète pas dans un salon diplomatique. Elle se construit dans les écoles, les quartiers, les centres de formation, les tribunaux, les commissariats, les urnes et les emplois créés pour les jeunes.

Alix Didier Fils-Aimé peut rencontrer toutes les communautés religieuses du monde. Mais tant que son gouvernement ne présentera pas un vrai plan pour la jeunesse, la sécurité, l’emploi et les élections, ses discours resteront des paroles suspendues au-dessus d’un pays qui s’effondre.

Haïti n’a pas besoin d’un pouvoir qui récite la paix. Haïti a besoin d’un gouvernement qui la construit.

Robenson Brutus

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