Haïti : sous Alix Didier Fils-Aimé, une transition rattrapée par l’exigence de transparence

Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé prononce un discours lors d'une cérémonie officielle à la Primature, vêtu de blanc, devant des membres du gouvernement haïtien. © Primature / Presslakay

Alors que la crise sécuritaire continue de ravager Haïti, le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé fait face à des interrogations croissantes sur la transparence de ses choix stratégiques : contrats sécuritaires confiés à des firmes privées étrangères, processus d’élaboration du décret électoral toujours en consultations, calendrier des élections sous pression. Entre l’urgence d’agir et l’exigence démocratique, la Primature joue une partie où chaque silence se paie en confiance perdue.

PORT-AU-PRINCE, 25 mai 2026 (Presslakay) — Haïti n’a pas seulement besoin d’un gouvernement. Elle a besoin d’un cap, d’une parole publique responsable, d’une gouvernance lisible et d’un minimum de respect pour l’intelligence d’un peuple déjà éprouvé par la violence, la faim et l’effondrement institutionnel.

À l’heure du bilan d’étape, la gouvernance d’Alix Didier Fils-Aimé interroge. À chaque dossier sensible, sécurité, élections, finances publiques, la même perception s’impose : les décisions structurantes se prennent dans des cercles restreints, sans publication intégrale des documents et sans mécanisme clair de reddition de comptes. Le pays demande la sécurité, on lui sert des annonces. Il réclame des élections crédibles, on lui présente un processus enveloppé de brouillard.

Le dossier sécuritaire en offre l’illustration la plus parlante. Depuis mars 2025, la firme Vectus Global, dirigée par l’ancien fondateur de Blackwater, Erik Prince, opère en Haïti. Selon Reuters et l’agence Associated Press, un déploiement initial d’environ 200 personnes a été engagé dans le cadre d’un contrat d’un an, étendu depuis à un accord de dix ans confirmé par Erik Prince lui-même, portant à la fois sur la lutte contre les gangs et sur l’appui au rétablissement du système de collecte des recettes fiscales. Le précédent dirigeant du Conseil présidentiel de transition, Fritz Alphonse Jean, avait reconnu en juin 2025 le recours à des contractants étrangers, sans en détailler ni l’identité ni le coût.

Le débat ne porte pas sur la légitimité d’une réponse forte face aux gangs qui contrôlent l’essentiel de la capitale. Il porte sur les conditions de cette réponse. Quel est le contenu exact du contrat liant l’État haïtien à Vectus Global ? Quelle est sa durée juridique réelle ? Qui l’a négocié, signé, et en assure la supervision opérationnelle ? Quel ministère en répond politiquement ? Quel est le coût global pour le Trésor public ? Quelles règles d’engagement encadrent l’usage de la force par des opérateurs étrangers, et quels mécanismes protègent les populations civiles d’éventuelles bavures ? À ce jour, aucune de ces réponses n’a été rendue publique de manière complète et vérifiable.

Le recours à une solution extérieure peut s’expliquer dans un contexte d’urgence. Il ne peut pas se substituer à une stratégie nationale claire, ni à une Police nationale d’Haïti (PNH) et des Forces armées d’Haïti (FAd’H) réformées, équipées et placées sous contrôle démocratique. La sécurité d’un peuple n’est pas une marchandise, ni un dossier technique réservé aux consultants ; elle est le premier devoir constitutionnel de l’État. À défaut d’explication publique, le doute s’installe et le doute est, en démocratie, le premier symptôme d’une perte de légitimité.

Le second front est électoral. Le Conseil électoral provisoire (CEP) a transmis à l’Exécutif, le 24 avril 2026, un projet de décret électoral révisé, après avoir déjà soumis en novembre 2025 un calendrier fixant à titre indicatif le premier tour au 30 août 2026. Depuis, le gouvernement multiplie les consultations , secteur privé le 7 mai, organisations de défense des droits humains le 14 mai 2026 , dans le cadre de ce qu’il qualifie de « dialogue national inclusif » destiné à consolider le texte. Mais sur le terrain, le constat est sans appel : selon Karibinfo, citant Le Nouvelliste, le décret n’a toujours pas été publié, et le Premier ministre a lui-même reconnu dans un entretien à ce quotidien qu’il serait « irresponsable » d’organiser le scrutin sans amélioration significative de la sécurité, repoussant de fait l’échéance vers fin 2026.

Consulter n’est pas confisquer. Réviser n’est pas réécrire dans l’ombre. Si le CEP a transmis un texte, le pays a le droit de savoir précisément ce qui a été reçu, ce qui a été modifié, par qui et pour quelle raison. Un décret électoral n’est pas une note interne : c’est l’architecture juridique de la prochaine compétition politique. Toute opacité à ce stade fragilise la légitimité du scrutin à venir, avant même qu’il ne se tienne.

Le danger, dès lors, est double. D’une part, voir le CEP réduit à une chambre d’enregistrement, alors qu’il doit demeurer une institution indépendante, capable d’organiser, d’arbitrer et de garantir la sincérité du vote. D’autre part, voir s’organiser un scrutin sans les garanties minimales que sont un fichier électoral à jour, un financement sécurisé, une observation nationale et internationale, une protection effective des bureaux de vote et un cadre clair contre les pressions administratives, l’achat de votes et les manipulations.

Le gouvernement Fils-Aimé est aujourd’hui devant une responsabilité historique. Cinq actes peuvent encore restaurer la confiance. Premièrement, publier intégralement les contrats majeurs liés à la sécurité, aux infrastructures et aux finances publiques, sans résumé édulcoré. Deuxièmement, rendre public le cadre juridique du contrat avec Vectus Global ou toute autre firme privée : durée, coût, chaîne de commandement, règles d’engagement, garanties en matière de droits humains. Troisièmement, publier la version actuelle du décret électoral et tracer clairement les modifications apportées par rapport au texte transmis par le CEP. Quatrièmement, garantir l’indépendance du CEP non par le discours, mais par les actes, les textes et le budget. Cinquièmement, présenter un plan national lisible articulant sécurité, paix sociale, relance économique et services publics , car le peuple ne vit pas seulement d’élections.

Haïti n’a pas besoin d’une transition qui prépare la prochaine crise. Elle a besoin d’un État qui protège plutôt qu’il ne manœuvre, de dirigeants qui rendent des comptes plutôt qu’ils ne demandent un chèque en blanc. On ne sauve pas une nation en cachant la vérité à son peuple ; on ne reconstruit pas un pays avec des contrats sous la table ; on ne rétablit pas la démocratie en affaiblissant l’arbitre électoral. À Alix Didier Fils-Aimé et à son équipe d’entendre ce cri avant qu’il ne soit trop tard : la transparence n’est pas un obstacle à l’efficacité, elle en est la condition.

Robenson Brutus

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